2018: UN MOMENT “MOHUN BAGAN”?

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Bande-annonce du film «Lagaan».

L es fêtes de fin d’année ont été prétextes et auront créé l’opportunité pour voir Lagaan. Produit en 2001 par Ashutosh Gowariker, avec Aamir Khan comme acteur principal, ce film de Bollywood obtenait même une nomination comme meilleur film étranger aux Oscars. Long de bien plus de trois heures, il raconte la confrontation, à travers… un match de cricket, entre les habitants d’un petit village indien, Champaner, au cœur du Gujerat, contre le Raj britannique omnipotent, superbe et arrogant. Les sujets de Sa Majesté ne peuvent imaginer, évidemment, que des paysans illettrés puissent comprendre, voire maîtriser, les subtilités de ce sport inventé par eux. Et pourtant, ils perdront le match clé, assurant, de fait, la gloire d’un «intouchable» ! Bien trop de scènes de chants et de danses au moment les plus inattendus, pour mon goût, mais un film poignant et prenant, dont les scènes d’ambiance sont picturalement aussi réussies que Lawrence d’Arabie, ça compte. La trame n’est pas sans rappeler celle de Escape to Victory (Michael Caine, Pelé, Bobby Moore…) où des prisonniers de guerre tiennent tête, malgré les vacheries de leurs geôliers allemands, dans un match de prestige contre les soldats allemands et permettent ainsi l’évasion d’autres prisonniers.

Bande-annonce du film «Escape to Victory».

 Cependant, ces deux films, malgré tous nos souhaits, ne racontent pas des faits authentiques. Ce qui nous mène, par contre, au titre du jour, puisque Mohun Bagan, équipe de football fondée en 1889 qui est d’ailleurs d’abord venue à Maurice en 1961, puis en 1989 et encore en 2008, aura, dès 1911, défié les probabilités, confronté une puissance supérieure, dépositaire des fondements mêmes du football et l’aura battue dans un match de prestige. Pieds nus, s.v.p.! Voyez la photo ! Les moustaches sont de circonstance et plutôt rebelles… En battant l’East Yorkshire Regiment 2-1 et en devenant ainsi la première équipe indienne à gagner la coupe de l’Indian FA, Mohun Bagan ravivait la fibre nationaliste indienne au point où l’Englishman (et/ ou le Manchester Guardian) de l’époque écrivait : «What Congress failed to achieve, Mohun Bagan has !»

Mohun  Bagan Football club, Indian Express

Notre moment «Mohun Bagan» à nous a pris beaucoup plus de temps pour se dessiner, mais en 2016, notre gouvernement décidait, malgré les menaces claires et conjointes des Américains et des Britanniques («(It) Would cause lasting damages… to bilateral relations with UK and the USA»), de référer le cas des Chagos à la Cour internationale de justice(CIJ) pour un «advisory opinion». 

Sir Anerood Jugnauth, le ministre mentor, a prononcé un discours à l’Assemblée générale de l’ONU, à New York, le 22 juin 2017.

 Le vote aux Nations unies rendant cette démarche possible, en juin 2017, fut une victoire sans appel pour Maurice : 94 votes pour et 15 votes contre la proposition mauricienne, avec 65 abstentions, dont le gros du bloc européen. En amont, on retrouve, en 2015, la cour d’arbitrage de La Haye qui avait sévèrement blâmé les Britanniques quant à leur manière d’exercer le contrôle territorial des Chagos et la fameuse résolution 1514 des Nations unies, votée en 1960 par 89 pays, avec zéro contre et neuf abstentions, dont faisaient partie, tenez-vous bien, l’Australie, la Belgique, la France, le Portugal, l’Espagne, l’Afrique du Sud de l’apartheid, le Royaume-Uni et les États-Unis ! Presque 50 ans de «négociations» n’ayant mené nulle part et les Chagossiens étant toujours rejetés sur leurs terres natales – position d’ailleurs confirmée de manière «finale» par le Foreign Office en novembre 2016 – ne laissaient que peu de choix à la logique et à notre dignité nationale. À moins de concéder au droit du plus fort ! Ce que, notons-le, ni les États-Unis en 1773, à Boston, lors d’un fameux «tea party», ni le Royaume-Uni en pleine négociation du Brexit ces jours-ci face à Bruxelles, ne pourraient rationnellement eux-mêmes accepter !

De haut gauche: Image d’archive de l’archipel, Base navale américaine sur Diego Garcia,
Manifestation antibritannique des insulaires chagossiens, rue Chaussée, Port-Louis, le 7 juillet 1981.

 Nous irons donc défendre notre cas à La Haye à partir du 14 mai prochain. Comme dans le film Lagaan où l’arbitre du match, de par son «fair-play», et la sœur du capitaine Russell, Elizabeth, sont du côté des plus faibles et des justes, diverses personnes de l’«Utre côté», dont David Snoxell, ancien ambassadeur à Maurice, et Philippe Sands, QC, se retrouvent dans le camp dit «adverse». C’est tant mieux ! C’est d’ailleurs ainsi que l’on établit que les disputes entre pays ne sont jamais, comme on veut nous le faire croire, le fait de peuples entiers, mais plutôt d’individus trop souvent menés par la subjectivité ou les intérêts apparents des décisionnaires-bureaucrates du moment que l’on doit, ensuite, pour ne pas perdre la face, défendre jusqu’à l’os, envers et contre tous ! Il faut, à cet effet, rappeler le contexte de l’époque. En 1965, contrairement à la résolution 1514 des Nations unies contre le démembrement des États qui allaient devenir indépendants, le Royaume-Uni excisait les Chagos de Maurice ainsi que les îles Aldabra, Desroches et Farquhar des Seychelles pour constituer le British Indian Ocean Territory (BIOT). Une façon de partir (et de se laver les mains) de nos deux pays, tout en restant dans nos mansardes ! Le but était clair : construire des facilités militaires pour les Britanniques et leurs alliés américains ! Aldabra fut, apparemment, le premier choix des militaires, car on n’y trouvait pas l’équivalent des Chagossiens, mais les défenseurs de la tortue d’Aldabra se firent entendre… et les Chagos furent alors choisis pour qu’on y construise une base. Le Royaume-Uni ne facturera aucun loyer aux Américains, mais bénéficiera, par contre, d’une ristourne de 14 millions de dollars sur l’achat de missiles Polaris. Pour ce prix, ils utiliseront des subterfuges et des mensonges sordides pour déraciner les Chagossiens jusqu’en 1971. En 1976, à l’Indépendance des Seychelles, le BIOT lui rendit Aldabra, Desroches et Farquhar, respectant ainsi la résolution 1514, mais conservait, cependant, précieusement les Chagos. Au renouvellement du bail, en décembre 2016, pour 20 ans de plus, nul ne sait ce que le bailleur a obtenu en retour…

Manifestation antibritannique des insulaires chagossiens, rue Chaussée, Port-Louis, le 7 juillet 1981.

Il suffirait que la CIJ permette aux Chagossiens de rentrer chez eux et qu’elle reconnaisse le droit souverain de Maurice sur les Chagos, ce qui permettrait au pays, plutôt que les Britanniques, de louer la base aux Américains à long terme, et nous aurions véritablement, en 2018, notre moment «Mohun Bagan»

Arrivée d’Olivier Bancoult, après l’appel du Groupe réfugiés Chagos(GRC) contre la Marine Protected Area, entendu par la Cour suprême de Londres, aéroport SSR, Mahébourg, 3 juillet 2017

Ce qui pourrait aussi enfin donner des idées aux électeurs de ce pays (et aux esprits libres, membres des partis politiques ?) de s’émanciper de leurs colonisateurs du jour, de ces grandes familles inamovibles dont ils semblent incapables de se défaire, soit par habitude, soit par peur, peu importe, puisque le constat est, de toute manière, tout aussi accablant! 

Carte démontrant l’activité militaire américaine extraite de la page: https://www.thenation.com/article/a-new-map-shows-the-alarming-spread-of-the-us-war-on-terror/

PS : Les facilités militaires des ÉtatsUnis, hors de leurs frontières, sont au nombre de 800, représentent plus de 95 % de toutes les bases étrangères, coûtent plus de 156 milliards de dollars par an et gèrent, entre autres… 170 parcours de golf. (https://www.thenation. com/14/09/2015, David Vine)… Dans la grande majorité des 80 pays où les Américains sont présents (Allemagne, Corée, Japon, Philippines, Afghanistan, Turquie, pour ne citer que quelquesuns), les autochtones ne sont pas considérés «dangereux» au point d’avoir été évacués… comme les Chagossiens-Mauriciens !!!

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