Attention à l’autoflagellation !

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L’ICIJ prend pourtant bien la précaution de dire des Paradise Papers que tout ce qui en découle n’est pas nécessairement illégal. Son but déclaré est de révéler les secrets de ce qu’ils appellent «the global elite» et de souligner leurs tentatives pour maximiser leurs revenus, ce qui n’est pas nécessairement moral. La vaste majorité des cas répertoriés relèvent d’ailleurs de situations de fiscalité : c.-à-d. d’optimisation fiscale (tax avoidance) ou d’évasion fiscale (tax evasion), dépendant du côté de la barrière où l’on se situe dans ce débat. Il faut aussi souligner que ces documents proviennent d’une fuite de documents d’un seul cabinet d’avocats-conseil, en l’occurrence Appleby. Les gens qui ont «trop d’argent», ça intéresse médiatiquement, bien sûr.

D’abord, je crois qu’il est important de bien faire la distinction entre ce qui est illégal et ce qui ne l’est pas ! À un premier niveau, la SOURCE des fonds est capitale. De l’argent provenant du trafic d’armes, de vols caractérisés, de détournements de fonds, de faux en écriture, du trafic de drogue, etc. est de l’argent SALE et illicite et ne devrait en aucun cas être toléré. Car illégal. L’argent de Bono, du groupe U2, n’est probablement pas illicite et se retrouve dans un pays à fiscalité légère pour maximiser les revenus dont il pourra disposer librement. C’est évidemment plus agréable que de payer le fisc ! Surtout si cet argent public est considéré, subséquemment, comme étant gaspillé ou mal utilisé en salaires abusifs, en per diems, en projets divers style «éléphant blanc». L’argent de quelqu’un qui aurait pillé son employeur, par exemple la banque qui l’emploie, ne devrait pas évidemment bénéficier de la même considération.

Deuxième aspect : l’hypocrisie ambiante. Que je sache, les fonds divers glanés par des dictateurs dans leur pays, de Mobutu à Marcos, de Duvalier au shah d’Iran n’ont, en leur temps, pas gêné grand monde. Par ailleurs, dans un rapport du Global Financial Integrity associé à l’université de la Norvège, repris par le Guardian du 14 janvier 2017, il est conclu qu’en 2012, les pays du tiers-monde avaient reçu 1,3 trillion* de $ d’aide et d’investissement, mais que 3,3 trillions avaient fait le chemin inverse ! Une compilation de ces flux entre 1980 et 2012 indique une saignée du tiersmonde pour 16,3 trillions – soit à peu près le PNB des États-Unis. Il était estimé que 13,1 trillions de ceux-ci représentaient des transferts occultes, très souvent illicites et que ceux-ci migraient essentiellement vers les 60 «paradis fiscaux» de ce monde (lire : Treasure Islands de Nicholas Shaxton). Or, la grande majorité de ces paradis fiscaux sont détenus par une poignée de pays développés de l’OECD, c.-à-d., de ceux qui donnent généralement des leçons aux autres : Delaware et Manhattan aux USA, Luxembourg, Lichtenstein, Monaco, Irlande, Belgique, etc… en Europe, mais surtout Londres, qui contrôle un réseau de juridictions secrètes à travers la British Crown Dependencies and Overseas Territories (Jersey, Guernesey, Isle of Man, mais aussi British Virgin Islands, Cayman, Bermudes, Gibraltar, Turks & Caicos, etc…)

Dès lors, pourquoi s’acharner sur les derniers venus, comme Maurice, essayant de se faire une place au soleil, d’autant que, que je sache, les fonds volés par les potentats du privé ou du public dans le tiersmonde vont généralement plutôt s’investir dans l’ex-puissance coloniale appropriée !

Troisième aspect : le contexte historique. Jusqu’il y a seulement dix ans, l’évasion fiscale paraissait arranger tout le monde et beaucoup la pratiquaient. C’est la grande crise financière de 2008-2009 qui met soudain les États riches à contribution pour sauver un système bancaire OECD, goulu d’actifs «toxiques» et friand de spéculations en tout genre ! Et depuis, le fisc dans ces pays ne souffre plus de voir des fonds potentiellement taxables lui passer sous le nez et obtient de ses gouvernements respectifs que tout soit mis en branle pour «rapatrier» les profits faits ailleurs, ainsi que les taxes qui vont avec. Un peu comme Trump qui veut, en plus, rapatrier les emplois qui ont émigré «ailleurs»

Finalement, que doit donc faire un petit pays comme Maurice, au-delà de se plier en quatre pour ne pas être désigné comme «paradis fiscal» ? Pas de sucre à cause de betteraviers plus efficients ? Pas de gestion fiscale ici puisque cela gêne le fisc des «pays d’origine», ainsi que nos concurrents mieux installés et mieux connectés ? Pas de textile, parce que les ouvriers ici sont plutôt mal payés – ou du moins pas aux normes européennes acceptables ? Pas de délocalisation de call centres parce que l’Amérique veut être «great again» ! Pas d’exportation de singes parce que cela heurte des sensibilités particulières qui semblent se balancer, par ailleurs, des remèdes pharmaceutiques qui pourraient en découler. Et le tourisme ? Pourrions- nous voir, bientôt, un «lobby vert» qui décourage les vols long-courriers, et qui privilégie, au contraire, des vacances «chez nous-mêmes» ?

Que l’on relise, vite, Titmuss et Meade et Naipaul… C’est ce à quoi pourrait mener l’autoflagellation !

* Nous avons retenu le terme anglais «trillion». 1 trillion équivaut à 1 000 000 000 000.

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