Nirmala Maruthamuthu: «Soodhun n’a peut-être pas reçu une bonne éducation»

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Nirmala Maruthamuthu, présidente de l’association «Vignol NHDC».

Nirmala Maruthamuthu, présidente de l’association «Vignol NHDC».

C’est l’histoire d’une quinquagénaire anonyme propulsée du jour au lendemain en Rosa Parks locale par les réseaux sociaux. Son fait d’arme : avoir osé couper la chique d’un vice-Premier ministre «grossier» et «complexé» qui déblatérait «des conneries». Ce qu’elle a à lui dire, ainsi qu’aux milliers d’internautes qui lui ont tressé des lauriers, tient en deux mots : «Too much.»

Plantons le décor : qu’est-ce qui vous amène à cet atelier de travail, mercredi 13 septembre ?
J’habite un appartement NHDC, à Saint-Pierre. Je suis aussi présidente d’une association de copropriétaires, la «Vignol NHDC». C’est la raison pour laquelle j’ai été invitée à ce séminaire, dont le thème était «Building a better Mauritius for our children». Ça m’a parlé, j’ai posé un jour de congé et j’y suis allée.

Pour en partir prématurément…
Pas par ma faute ! M. Soodhun s’est senti obligé de nous parler de son voyage à La Mecque. Bon, O.K., je l’ai écouté. Il a enchaîné sur l’Arabie saoudite et son prince, sur Ramgoolam qui court derrière les femmes… Là, je me suis demandé ce que je faisais là. Je l’ai interrompu poliment en lui disant qu’il était hors sujet.  Ce n’était ni le lieu ni le moment pour régler des comptes politiques. 

Mais c’est une grande gueule, Soodhun. Une très grande gueule. Ces gens-là n’aiment pas qu’on leur tienne tête. C’est aussi un grossier personnage. Pour moi, la grossièreté est la marque des faibles d’esprit et des complexés.

Vous êtes sévère, il a tenté de s’excuser.
Pas lui, sa secrétaire ! Elle m’a téléphoné dans l’après-midi : «Mille excuses pour ce qui s’est passé, Madame. Ou koné, minis finn inpé sofé. Il vous attend à son bureau pour éclaircir la situation. Venez vite, il doit sortir dans une heure.» 

J’ai dit non. Je ne vois pas pourquoi je devrais courir à Ébène alors que c’est lui qui a déconné. S’il veut me faire des excuses, je les accepte, mais qu’il le fasse publiquement, face à la presse, et sans moi. J’ai du respect pour sa fonction, moins pour l’homme. Ça ne me dit rien de le revoir.

Grande gueule, ne l’êtes-vous pas un peu aussi ?
Je n’ai pas une grande gueule, j’ai une grande franchise. Il faut me comprendre : je n’avais pas posé un jour de congé pour entendre des conneries. J’étais là pour travailler, pour que l’on améliore la qualité de vie dans la résidence que je représente.

«Ce n’est pas formidable de dire à un ministre qu’il dérape. C’est juste normal, c’est le rôle d’un citoyen. Sommes-nous des moutons ?»

Sur les images, le contraste entre son agressivité et votre calme est frappant…
Pourtant, à l’intérieur, je bouillais. Je lui ai dit : «Al dibout lor enn kes savon si ou anvi fer meeting.» Je suis quelqu’un de calme, réservé, mais il ne faut pas me chercher. Quand il m’a dit que j’étais enn ti azan de Ramgoolam, j’étais sans voix. Je ne connais pas M. Ramgoolam et je n’ai pas la moindre affinité avec son parti. 

Cela montre l’étroitesse d’esprit du ministre : pour lui, tout le monde est politisé. Bah non : moi, je n’appartiens à personne. Mais ce qui m’a fait le plus mal, c’est la passivité des responsables de la NHDC. Ces messieurs qui me connaissent bien n’ont pas levé le petit doigt. J’ai même entendu un «continuez, Monsieur le Premier ministre», comme des valets tout heureux de grandir leur maître. Enfin, je ne veux donner de leçon à personne : les journalistes et les internautes l’ont fait à ma place.

Vous quittez la salle. Et après ?
J’ai pris le bus et je suis rentrée chez moi. J’étais mal, épuisée nerveusement. À peine arrivée, c’était déjà sur les réseaux sociaux, mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. Je l’ai mis sur silence et là, seule, j’ai repassé la scène dans ma tête. En boucle. Je me suis demandé : «Qu’est-ce que tu as bien pu dire pour déclencher une telle colère ?»nJe n’ai pas trouvé. Sa réaction était exagérée, symptomatique d’un gouvernement qui perd pied. Et puis, M. Soodhun, bon… (elle s’interrompt en faisant la moue).

Bon, quoi ?
Disons les choses franchement : cet homme fait honte au pays. Je le vois aux infos, à la télé : partout où il va il raconte des bêtises. Son djihad contre Duval, il est vice-Premier ministre quand même. À la place de Pravind Jugnauth, je lui aurais donné un poste plus en retrait. Parce qu’il ne sait pas communiquer, tout simplement. Je ne le blâme pas, il n’a peut-être pas reçu une bonne éducation. 

Et puis, je ne comprends pas son obsession pour l’Arabie saoudite et la famille princière. Il en parle tout le temps, c’est fatigant (elle souffle). L’autre jour, il en a encore remis une couche. Maurice n’est pas l’Arabie saoudite, heureusement. J’espère qu’on ne le deviendra jamais.

En Arabie saoudite, vous ne seriez pas devenue une star des réseaux sociaux.
Mais je n’ai rien demandé, moi ! Je ne suis pas une star, juste une citoyenne responsable. Cette médiatisation me dérange, je n’aime pas.

Pourtant, vous jouez le jeu…
Si j’accepte de répondre aux journalistes, c’est pour que les faits ne soient pas déformés. M. Soodhun a l’art de les manipuler. Me taire, c’est lui laisser le champ libre. Son entourage a fait courir des bruits comme quoi je serais une militante anti-Soodhun. C’est un mensonge. Avant mercredi, je n’avais jamais eu affaire à lui.

Votre histoire a fait réagir l’opposition. Certains vous ont-ils contactée ?
(Sourire gêné) Oui.

Qui ?
Je ne veux pas citer de noms. L’un d’eux m’a dit : «Nirmala, on aimerait vous rencontrer. Comme une amie, hein, pas pour politiser l’affaire.» À d’autres… Ils ont essayé de me récupérer, je ne veux pas entrer dans ce jeu-là.

Des commentaires vous ont-ils touchée plus que d’autres ?
Je n’ai pas eu le temps de tout lire. Mais oui, les internautes sont gentils, leur soutien me fait du bien. Cela dit, je ne pense pas que cet emballement soit bon signe. Dans beaucoup de pays, ce genre d’incident serait passé inaperçu. 

Ce que je veux dire, c’est que je n’ai rien fait d’extraordinaire pour mériter tous ces compliments. Cela montre le climat de crainte qui règne dans le pays : les Mauriciens n’osent pas dire en face des politiciens ce qu’ils pensent d’eux. Ils finissent par tout accepter, c’est malheureux. C’est d’autant plus vrai chez les fonctionnaires qui ont peur pour leur emploi. Cela crée une mentalité de soumission. 

Moi, je n’ai peur de personne. C’est comme ça depuis que je suis toute petite.

«Disons les choses franchement : cet homme fait honte au pays. Je le vois aux infos, à la télé : partout où il va il raconte des bêtises.»

“This lady has shown she’s got more balls than majority of so called ‘zommes’ in this country”. Que vous inspire ce commentaire d’un internaute sur le site de «l’express» ?
(Éclat de rire) C’est drôle… mais je ne crois pas que ce soit une question de balls.

Le mot «courage» est revenu souvent dans les réactions, est-ce le bon ?
Ce n’était pas du courage, c’était ce qu’il fallait faire pour être en accord avec moi-même. Je ne suis pas plus courageuse qu’une autre, vous savez. Par contre je suis une battante, ça oui. La vie ne m’a pas fait de cadeau, c’est pour cela que je me bats continuellement. 

Et puis, je vais vous dire une chose : c’est facile d’applaudir derrière un écran, mais pourquoi ne pas agir dans la vraie vie ? Cette dame a été formidable, ont dit les gens. Mais non, ce n’est pas formidable de dire à un ministre qu’il dérape. C’est juste normal, c’est le rôle d’un citoyen. Sommes-nous des moutons ? Doit-on avaler tout et son contraire ? Un ministre, c’est le peuple qui l’a mis là. Alors n’hésitons pas : s’il déconne, disons-le-lui poliment.

Que faut-il savoir de vous pour mieux vous connaître ?
(Elle réfléchit) La place des livres dans ma vie. Elle est essentielle. Je vis et je travaille dans un monde de livres (NdlR, elle est responsable de la médiathèque à l’Alliance française de Bel-Village). Je suis imbibée de lecture. Sans les livres, je ne serais pas qui je suis. Ça a commencé dès l’enfance. Nous étions dix frères et soeurs, papa était boutiquier, maman faisait des ménages, acheter des livres était compliqué. On en «héritait» de frère en soeur, de soeur en frère, comme on hériterait d’une fortune. Un Tintin, un Petit Larousse… Maman les rafistolait avec de la colle de riz qu’elle préparait elle-même. Les livres, c’est ce qui m’a fait avancer dans la vie. Mes lectures m’ont fait grandir.

Quel livre conseilleriez-vous à M. Soodhun ?
Le Prophète, de Khalil Gibran. C’est un recueil philosophique. Cela le fera réfléchir.

Réfléchir à quoi ?
Au fait qu’être religieux et être spirituel sont deux choses bien différentes.

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