Dr Joonas : «Nos concitoyens font la sourde oreille»

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Le Docteur Noorjehan Joonas a épousé une cause déjà défendue par ses parents dans les années 1970 : l’intégration sociale des personnes malentendantes. Avec franchise, la présidente de «The Society for the Welfare of the Deaf» évoque les obstacles qui s’élèvent encore aujourd’hui dans la vie des personnes handicapées.



● Quelle était la situation de l’école quand vous vous êtes engagée comme volontaire en 1984 ?
 

Faute de vision de la part du Ministère de l’Education, il n’y avait pas d’investissement dans les écoles spécialisées. Les personnes handicapées étaient rejetées, car perçues comme sans valeur, la majorité des enfants handicapés n’étaient même pas scolarisés. À cause des tabous, les parents ne venaient pas de l’avant pour avoir des conseils. L’association gérait une école avec un dortoir de 70 enfants et les parents étaient bien contents de confier leurs enfants en internat du lundi au vendredi. La religieuse en charge de cette institution avait été formée à l’université de Manchester et elle utilisait la méthode de l’oralisation. Mais, aujourd’hui, nous enseignons la langue des signes mauricienne.
 

Où en est le projet de dictionnaire pour la langue des signes mauricienne ?
 

Nous travaillons avec le spécialiste Alain Gébert de l’Institut des jeunes sourds de Paris pour ajouter 3 000 signes de plus dans notre dictionnaire, qui en compte déjà 1500. Cet ouvrage de référence sera accompagné d’un DVD pour apprendre à signer. Le premier volet était consacré aux signes utilisés dans la vie quotidienne. Maintenant, nous développons la pédagogie et le vocabulaire technique utile pour les cours préprofessionnelles. Nos élèves qui ont suivi des cours de graphisme avec l’entreprise Datamatics vont contribuer aux illustrations du dictionnaire.


● Tous vos élèves malentendants n’ont pas réussi à décrocher l’examen du CPE, mais, réussissent-ils tous dans les formations techniques?
 

Oui, les formateurs de Datamatics étaient émerveillés par leurs compétences en infographie. Les élèves malentendants n’ont pas tous un gros bagage académique, mais ils excellent dans certains domaines, comme l’art ou la cuisine. Il faut développer ces aptitudes, car je suis convaincue que tout le monde peut réussir dans la vie.
 

● La section «prévocationnelle» de votre école spécialisée, va-t-elle leur ouvrir des portes à l’avenir ?
 

Forcément. Avant, il y avait très peu de poursuite d’études au secondaire et je précise bien que les deux ou trois élèves les plus doués devaient fréquenter des collèges privés, faute de collège du gouvernement pour les accueillir ! Aujourd’hui, nos élèves peuvent rester à Beau-Bassin jusqu’à 18 ans dans le cursus prévocationnel. Définitivement, ils auront plus de débouchés professionnels que nos anciens élèves et nous comptons qu’ils décrochent des emplois valorisants et bien rémunérés.
 

Pendant longtemps, les malentendants étaient seulement menuisiers, agents de nettoyage, jardiniers, voire enfants en situation de rue ou délinquants… et les filles, femmes au foyer ! Avec le cours d’infographie, nous espérons que nos élèves pourront intégrer des agences de pub, des cabinets d’architecte, des ateliers de fashion-design… Nous avons aussi d’autres cours, dont la coiffure, la cuisine et le projet d’une académie de danse avec le chorégraphe Pierre Munbodh, qui a une grande expérience avec les sourds. Nous voulons développer la culture de cette communauté.
 

● La loi, qui prévoit que les entreprises de plus de 35 employés doivent embaucher au moins 3 % de salariés handicapés, est-elle utile ?

C’est vraiment une pression de plus sur les entreprises et depuis que Maurice a signé la Convention de l’ONU sur les Droits des personnes handicapées, nous voyons des avancées de la part du gouvernement. Par exemple, nous avons eu le soutien du Ministère pour le développement de la langue des signes mauricienne. Concernant l’emploi, c’est vrai que sans salaire il n’y aura pas d’intégration des sourds dans la société. L’accès à l’emploi est primordial pour mener une vie décente comme les autres citoyens. Vivre seulement avec une pension, ce n’est pas l’intégration, cela permet seulement de boire, manger et se déplacer gratuitement en bus !
 

● Mais est-ce que la fonction publique compte, elle, beaucoup de fonctionnaires malentendants ?

Je n’en connais pas parmi nos anciens élèves. Jusqu’ici nous avons eu plus de soutien du secteur privé pour les embauches. L’exemple à suivre c’est l’entreprise KFC, qui a un mandat international pour l’intégration des personnes malentendantes.\ Cela fonctionne très bien enIndonésie, en Malaisie, à Singapour et aujourd’hui au KFC d’Ebène ! KFC finance même les cours de coiffure de notre école, l’essentiel du projet préprofessionnel étant pris en charge par la Fondation Nouveau Regard du groupe CIEL.
 

● En termes de plaidoyer, quels sont vos objectifs ?

La société mauricienne n’est toujours pas attentive au problème du handicap. Nos concitoyens font la sourde oreille ! Il faut une émission comme Anou Bouze sur la MBC pour créer un élan de sympathie envers les personnes handicapées, alors que ce serait plutôt un devoir dans la vie de tous les jours. Idem au niveau des institutions. Par exemple, ouvrir une classe spécialisée dans une école du Gouvernement était très difficile. Les maîtres d’école craignaient que les enfants malentendants perturbent les autres élèves ! Finalement, une école en ZEP (Zone d’éducation prioritaire) a accédé à notre demande.
 

● Enfin, qu’en est-il de l’accueil des sourds dans les services publics ?

Ce serait impossible d’avoir des interprètes dans tous les services publics, mais c’est vrai que dans les hôpitaux et les centres de santé, il faudrait initier le personnel à la langue des signes. Mais qui va payer ? Le bénévolat c’est fi ni, les gens ne font plus rien pour rien aujourd’hui !

Toute l’actualité sociale sur le site www.ACTogether.mu.

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