Quo Vadis, Mauritius Turf Club ?

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Le commissaire administratif sortant du Mauritius Turf Club analyse les différents défis auxquels la vénérable institution devra faire face dans un futur proche.

L’autorité hippique mauricienne est affligée de tensions internes qui ternissent son image. La respectabilité qui devrait être la sienne au terme de son bicentenaire s’en trouve entachée. Elle est aujourd’hui à une croisée des chemins, ce qui implique un choix. Soit elle fait du surplace insoutenable. Mais elle peut, en revanche, se remettre en question pour un nouveau départ sur des bases pouvant lui assurer un deuxième bicentenaire triomphant.

L’acquis hippique mauricien est déjà fort honorable. D’abord la vision de Farquhar, inspirée par son épouse d’origine française, perdure au 21e siècle. La réconciliation des belligérants de 1810, vœux très chers au gouverneur, se retrouve dans la fusion hebdomadaire des communautés locales au Champ de Mars. La grand-messe hippique contribue à consolider la cohésion sociale. Les courses de chevaux, plus que tout autre sport, permet au peuple de se défouler, non seulement le weekend pendant la saison hippique, mais aussi avant et après l’événement. Commentaires, analyses, pronostics vont bon train sur les réseaux de communication. Cela décompresse sans qu’on s’en rende vraiment compte.

La capacité de survivre en dépit des épidémies au 19e siècle, des conflits mondiaux au 20e, des crises économiques récurrentes, ne justifie qu’en partie la reconnaissance internationale dont jouit le Turf Club. Une longue expérience acquise à organiser deux siècles durant des courses de chevaux, la bonne tenue de ses programmes, la ferveur des passionnés, lui valent tout autant ce respect que lui témoignent les autres autorités hippiques de par le monde.

CODE ET STATUTS

Le Turf Club exige déjà depuis 2011 de tous ceux qui gravitent autour de ses activités l’adhésion à un code de déontologie. L’existence d’une telle référence à des valeurs fondamentales est assez singulière dans le monde des courses de chevaux. Elle sert de balise à une pratique sportive où les tentations qu’on devine sont omniprésentes.

Les nouveaux statuts devraient, dès qu’ils seront applicables, permettre au Club d’agir plus librement, comme une entité capable d’affronter, industriellement et commercialement, les défis d’un monde en pleine mutation. Il faudra aussi désormais mériter, par l’exemplarité de sa conduite pendant une longue période probatoire, son adhésion au Turf Club. La même rigueur devra conditionner la nomination de directeurs d’écurie et d’entraîneurs et leur recrutement de propriétaires de chevaux. La nature même des courses, à Maurice comme ailleurs, suscite des rêves extravagants de richesse facile et de bien coupables tentations.

Le laboratoire est venu depuis quelques années renforcer le prestige du Club. Ses équipements sophistiqués, sa gestion rigoureuse et la fiabilité de ses analyses lui valent la confiance de clients bien au-delà de nos frontières. Ce laboratoire générera beaucoup plus de revenus quand il sera détaché de la tutelle actuelle, et agira librement dans le monde des affaires avec un actionnariat diversifié et une direction indépendante. Cette option n’a que trop tardé. Il est d’ailleurs plus équitable que les analyses soient faites par un organisme totalement indépendant de l’autorité qui organise les courses de chevaux.

Et pour en finir avec les acquis et le potentiel d’expansion de ses activités, le Club peut compter sur le support de centaines de membres associés ou fondateurs aussi fidèles que chaleureux. Tout cela constitue un important patrimoine historique, culturel, social et sportif. Beau tableau donc dans l’ensemble, avec toutefois des zones d’ombre inquiétantes qui méritent d’être analysées.

L’IMAGE TERNIE

Malgré tout ce palmarès, l’image que projette le Turf Club actuellement est déconcertante.

Un proverbe africain affirme que, quand deux crocodiles pataugent dans le même marigot, le plus agité des deux finit par éclabousser tout l’environnement. Copieusement.

Un conflit de personnalités qui déborde le cadre intime d’une organisation et s’affiche en public est condamnable. Ce climat délétère a assez duré. Réconciliation ayant été à la base de la fondation du Turf Club en 1810, nos pachydermes fébriles, qu’ils soient de la basoche ou d’ailleurs, devraient s’inspirer des idéaux des Farquhar.

Les conséquences malsaines de ces tiraillements ont même percolé ailleurs et coûté cher au Club l’an dernier. Le fait d’avoir été élu à une assemblée générale ne justifie pas cette démangeaison de vouloir en découdre à tout prix, en tout lieu, de n’importe quelle manière. La saine dignité du cheval devrait servir d’exemple à plus d’un...

MAGOUILLES GÉNÉRALISÉES !

Cette perception est-elle justifiée ? Bookmakers, entraîneurs, propriétaires ne sont pas tous d’affreux combinards. Encore que le comportement de certains accrédite l’impression que toutes les courses sont truquées. Elles ne le sont pas. Tout comme pour le marigot des crocodiles, un soupçon de dopage, une monte confuse, une victoire inattendue suffisent à rendre suspect tout le déroulement des courses. Les officiels qui les contrôlent en pâtissent aussi. Souvent injustement. On peut toutefois se poser des questions sur les vraies motivations de certains propriétaires de chevaux, sur leur capacité financière à pouvoir assumer les frais mensuels d’un pur-sang. Bref, sur leur intégrité.

Tenant compte des risques inhérents à toute course et de bien d’autres facteurs imprévisibles, il n’est pas exagéré d’avancer qu’un pourcentage élevé de la compétition se déroule normalement. L’appât du gain risque toujours de pervertir l’évolution d’une course. Cela dit, Maurice demeure le paradis de la palabre. Les extrapolations insensées prolifèrent. De bonnes conditions de contrôle existent toutefois au paddock et autour du Champ de Mars. Les règlements sont appliqués. Leur interprétation soulève parfois des interrogations. Tout cela est raisonnablement transparent et de bonne guerre.

L’INTENDANCE

Elle est rodée depuis deux cents ans. Elle gère convenablement l’activité qui est sa raison d’être : l’organisation d’une saison de courses de chevaux.

Demeurée toutefois intendance de club, elle est malheureusement dépassée quand il s’agit d’agir comme entreprise. Elle est tatillonne, frileuse, peu sûre d’elle-même. Une méfiance chronique, une prudence excessive caractérisent sa gestion des affaires. Elle manque d’idéalisme et d’audace. Elle craint que le moindre de ses gestes ou de ses mots puisse froisser alors que, dans un contexte aussi bouillonnant que celui des courses, être plus ferme et plus catégorique, avec si possible un zeste d’humour, eût recueilli plus de considération et de respect.

Trois années passées au sanctum sanctorum du MTC auront révélé de multiples dysfonctionnements : incapacité à réagir et à décider rapidement, complaisance dans l’immobilisme,

dans l’immuable - «don’t make waves» - alors que la situation réclame un dynamisme imaginatif. Tout cela révèle une sclérose administrative qui frise la fossilisation. Faute de remédier bien vite à cette stagnation, le Turf Club ira droit au mur. Ce bel exemple du «Peter Principle» (plafonnement des compétences) oblige les administrateurs (stewards) à s’occuper trop souvent de questions d’intendance au lieu de se cantonner à ce pour quoi ils ont obtenu la confiance des membres : vision, innovation, remise en cause, relations publiques, délégation confiante dans l’exécution des tâches, ressources financières, etc. Le défi est de pouvoir accorder la tradition vénérable d’un club de deux cents ans aux exigences d’une industrie moderne, active, éclairée, transparente. La survie du Turf Club en dépend.

Une structure administrative coiffant le management actuel est l’évidente solution. Relevée de multiples contraintes (finances, ressources humaines, etc.), l’équipe présente ne s’occuperait plus que du programme de l’année, qui est suffisamment lourd et absorbe déjà la plus grande partie de son temps et de son énergie.

PARADOXE

Autour des opérations hippiques qui durent huit mois (avril à début décembre) gravitent d’innombrables bénéficiaires : l’État (le plus gourmand), les bookmakers, le «Tote», la municipalité de Port-Louis, les nombreux opérateurs clandestins, les petits commerces, les employés occasionnels, les assureurs et les banques, les importateurs et j’en passe. Le Turf Club, créateur de l’événement qui profite aux autres, peine lui à boucler ses budgets. En temps normal la part du club dans ce pactole est maigrichonne. Le comble: la perte de Rs 28 millions l’an dernier alors que les autres engrangent, même en période de crise, certains sans prendre le moindre risque, notamment le fisc…

COMMISSAIRES DE COURSES

Ce complément indispensable de l’autorité hippique doitil être revu structurellement ? Certains, et non des moindres, pensent que oui. Lors des réunions sur la refonte des statuts et à l’assemblée qui en a conclu l’exercice, des idées furent émises sans que le temps nécessaire puisse être accordé à une analyse de la question. Il s’agirait de revoir la procédure de nomination, l’indépendance de cette entité, une éventuelle rémunération mieux accordée aux responsabilités, etc. Continuer à se fier au bénévolat, si dévoué soit-il, n’est plus de mise.

PÉRIPHÉRIE

La crise économique qui, hélas, perdure, n’aura pas permis de finaliser les conditions d’un transfert des courses vers un hippodrome plus conforme aux normes internationales. Abandonner le Champ de Mars sera pour beaucoup un déchirement. Une installation ailleurs est malheureusement devenue inévitable. Deux sites ont été identifiés. Le choix final dépendra de nombreux facteurs: accessibilité, démographie environnante, actionnariat de la nouvelle entité, financement, etc.

Les conditions dans lesquelles les chevaux sont hébergés à Port-Louis sont à la limite du tolérable. Un pur-sang mérite mieux que ces cagibis, plutôt propres pour la plupart, mais enclavés. Il mérite aussi bien plus pour se distraire que cette promenade tournante rue Shakespeare l’après-midi. Tout en concédant que ces lieux vétustes coincés entre asphalte et béton imposent de lourdes contraintes et qu’on a fait ce qu’on a pu pour limiter l’inconfort, il demeure qu’un transfert ailleurs dès que possible sera bénéfique. Ce qui, évidemment, milite pour un nouvel hippodrome.

Et la police des Jeux dans ce panorama ? Elle n’a guère convaincu. Elle est mal structurée, ou peu motivée. Il est certain que des millions disparaissent sans que le gouvernement ou le Turf Club puissent percevoir les parts qui légalement devraient leur revenir sur les paris.

«Comingling» ? L’esprit chagrin d’un fonctionnaire obtus accoucha d’un petit papier avec quelques chiffres et le «comingling» chuta..... Du moins pour le moment, jusqu’à ce qu’un autre rond-de-cuir, mieux informé des avantages d’un système qui enrichit d’autres autorités hippiques de par le monde, comprenne enfin la logique du procédé.

CONCLUSION

Les administrateurs ont les qualités et l’expérience requise pour transformer le Turf Club en une entreprise performante générant des revenus et des profits mieux proportionnés à son important chiffre d’affaires. Sans cette refonte administrative et logistique, la désaffection actuelle de nombreux membres valables ira s’amplifiant. L’amour que porte le Mauricien aux chevaux et le plaisir que lui procure le jeu suffiront-ils pour sauver une autorité menacée de déclin sans une énergique révision de ses assises ?

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