PRESSE et POUVOIR (2) Informer : une responsabilité

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«Je suis avant tout journaliste. Mon role n’est pas de servir les hommes politiques quels qu’ils soient, mais de publier la vérité pour mes lecteurs.» Cette profession de foi deJean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS),éminent politologue, (Les Fossoyeurs.ed Fixet. p. 16), pourrait servir de credoà tout journaliste. Toutefois une mise engarde s’impose. Il n’est guère acquis que l’urgence éditoriale dans laquelle opère le journaliste lui permette de verifier comme il le faudrait le bien-fondé de la nouvelle qu’il reçoit. Dans le milieu des rédactions la rumeur est omniprésente.Elle est mauvaise conseillère. Le message contient souvent une dose de subjectivité.La tentation d’extrapoler est insidieuse.Les commentaires qui enrobent les faits deviennent de la vérité. Aussi l’allégeanceabsolue que professe JJSS impose,en contrepartie, et avec encore plus de vigilance, la responsabilité de la precision dans la diffusion d’une information.

LA DICTATURE DE L’IMMÉDIAT

L’obsession du «scoop», la hantise des échéances à respecter sont autant d’embûches qui trop souvent empêchent de distinguer la part de l’à peu près dans le message. D’où la tentation du flou à la rédaction. Le lecteur, hélas, ne distingue pas toujours la réserve qu’implique un temps de verbe au subjonctif , ni la precaution qu’impliquent des mots comme «présume», «allègue». Il ne retient que la nouvelle, pas les nuances qui l’accompagnent. L’évolution des techniques de communication: Internet, blogs, Facebook empêchent de donner du temps au temps et d’aborder l’événement avec détachement et sérénité. Comment sortir de ces difficultés ? Par un plus grand souci de l’éthique. Bien sûr. Par l’affirmation aussi de sa bonne foi. Par la reconnaissance de la liberté de conscience du journaliste qui aurait, comme tout le monde, un certain droit à l’erreur. Réciproquement ce droit à l’erreur que justifie, selon les philosophes, la «finitude humaine»– son impermanence et sa faillibilité – il faudrait le reconnaître aussi aux autres. Aux politiques aussi dont la bonne foi est souvent mise à rude épreuve. À vrai dire le journaliste d’une presse libre et indépendante ne ment pas. Même quand le journal rapporte quelque fausse nouvelle qui lui a été donnée pour véritable.

CRÉDIBILITÉ

Quels sont les aspects qui interpellant le plus l’attente du lecteur? Prioritairement l’exactitude de l’information, l’équilibre dans la présentation des faits. En somme ce qu’enseigne toute école de journalisme. La justification ou pas de l’intrusion dans la vie privée des citoyens demeure un autre point épineux. Une autre ligne de demarcation est aussi très fine, notamment celle que pourraient entretenir les responsables de journaux et les hommes de pouvoir, politiques ou économiques ; surtout dans un petit pays où tout le monde plus ou moins se connaît. L’équité envers ces personnages ne peut que renforcer la crédibilité de la presse. Elle détermine qu’un journal plutôt qu’un autre soit choisi, lu et cité comme référence. Ce qui revient à se poser quelques questions sur la responsabilité d’informer. Le journaliste doit-il tout dire, tout montrer? Le citoyen peut-il exiger de protéger toute son intimité sans restreindre le besoin légitime d’information que revendique la société ? Tâche délicate que celle de conciliar la liberté d’information et d’expression avec le droit des personnes à la protection de la vie privée

JURISPRUDENCES

Il fut souligné dans un article precedent que la jurisprudence anglaise et américaine accordait à la presse une très large liberté d’interférer dans la vie privée du citoyen. La justice en France adopte, elle, une approche beaucoup plus restrictive de ce qui constitue la légitimité à l’information. À titre d’exemple, alors qu’outre Manche une haute personnalité plaida en vain auprès de la Cour le silence de la presse sur ses liaisons secrètes, et l’existence d’un enfant illégitime, la compagne actuelle du président français obtint une lourde condamnation des deux journalistes qui avaient révélé des épisodes intimes de sa vie amoureuse avant François Hollande. À l’époque de Mitterrand la presse française, pourtant bien informée, ne révéla l’existence de sa fi lle illégitime qu’après que le président eut lui-même décidé de le faire en s’affichant avec elle.

La plupart des États du continent européen tiennent compte de ce qui est qualifié «d’espérance légitime de conserverun domaine privé». La jurisprudence allemande est soucieuse de définir au cas par cas l’équilibre entre les deux droits fondamentaux que sont la liberté d’informer et la discrétion sur la part de vie privée. Elle tente de tracer une frontière entre vie publique et intimité individuelle, frontière qui peut varier en fonction du rôle joué dans la société par les personnalités qu’elles soient engagées dans la politique, le cinéma, la mode, la littérature ou ailleurs. La demarcation d’une telle frontière demeure un difficile exercice d’équilibre pour la presse, comme d’ailleurs pour le judiciaire.

Toute législation ne peut faire abstraction de ce qui constitue l’essence d’une nation : sa culture, ses traditions. Maurice, indépendante et républicaine, modern donc sous bien des aspects, porte le poids d’une évolution que religions et langues ont façonnée. Elle maintient tant bien que mal un équilibre dans ses relations humaines. Aussi l’équilibre que préconise la jurisprudence allemande et qui conditionne les révélations de la presse conviendrait peut-être le mieux à une société aussi complexe, et complexée, que la nôtre.

IMPERTINENCES

Il n’est pas anormal que la presse soit impertinente. Perpétuellement frondeuse. L’écrit en sort pimenté. En dépit de l’humour sous-jacent la caricature peut-être féroce. ROG à l’époque avait pris pour cible sir Harold Walter au point que le ministre en fi t une dépression. Il est vrai que bien des traits du personage portaient à la caricature, surtout quand il s’affubla d’un «boubou» coloré lors d’un sommet de l’OUA.

L’impertinence, le persiflage, les conclusions hâtives se glissent pernicieusement dans les textes et blessent gratuitement. À partir de faits anodins un article imprudent par la forme ou dans le ton, accompagné d’un dessin moqueur don’t POV a le secret, peut empoisonner une vie de ministre.

Bel exemple d’impertinence subtile que celle de JJSS à l’égard de François Mitterrand qui s’extasiait :

«Vous rendez-vous compte que depuis Louis XIV personne n’a eu autant de pouvoir que moi ?»

«Et qu’en avez-vous fait ?», lui demanda Servan-Schreiber.

Conscient de la charge d’ironie que contenait la question, Mitterrand préféra passer à autre chose. Il aurait plus tard avoué : «En vérité, pas grand-chose».

COMPASSION

Plaidant pour une «dose de compassion» dans l’exercice de la fonction dejournaliste Philippe Labro (France Soirautrefois) estime que les bons articlessont ceux à travers lesquels apparaît «un peu d’amour». Il souligne que le journalisten’est pas un juge, pas une éponge,ni un flic, ni un voyeur, ni un vampire, nimême une boîte enregistreuse.

«...Vous êtes un peu tout cela à la fois ; mais vous êtes aussi un misérable petit homme. Et vous ne valez ni plus, ni moins, ni mieux, ni pire que l’autre en face de vous, avec sa vie mise à nue, son drame ou son triomphe, sa faiblesse ou sa puissance, sa déchéance ou sa gloire.»

(Un début à Paris. Gallimard. p. 167) Trop souvent, hélas, la presse néglige de tenir compte de ce qu’implique en filigrane l’exhortation de Philippe Labro : la «finitude humaine», sa fragilité, son insignificance même, que le personnage soit roi, Premier ministre, élu de Flacq/Bon-Accueil- ou journaliste.

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