Les devoirs du lauréat

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C’est leur quart d’heure de gloire. Pendant encore quelques jours, quasiment tous les journaux et radios leur demanderont ce que ça fait d’incarner l’excellence académique de Maurice. Ensuite, nous oublierons les noms et les visages de ces lauréats. Après quelques années, ils oublieront à leur tour que l’Etat et les contribuables mauriciens ont financé généreusement leurs études dans les plus prestigieuses universités étrangères. L’ingratitude ordinaire dont fait preuve une bonne partie de cette élite en a blasé plus d’un.

Faut-il donc réformer profondément notre système d’allocation de bourses de fin d’études secondaires ? Oui ! Les statistiques du ministère de l’Education choquent. De 1995 à 2006, moins de deux lauréats / boursiers sur dix ( soit 18 %) sont revenus travailler au pays après leurs études supérieures.

C’est notre système éducatif qui est d’abord en cause. En effet, il apprend à nos meilleurs élèves à résoudre des formules mathématiques et à maîtriser des concepts économiques complexes, sans leur inculquer la moindre notion de civisme. Les lauréats Malaisiens ou Singapouriens savent pourquoi ils doivent rentrer au pays. D’ailleurs, ils le font. Les jeunes Mauriciens, eux, s’en fichent un peu…

Civisme, reconnaissance, devoir… ce sont là peut-être des mots un peu trop pontifiants. Changeons donc de registre, pour illustrer l’aberration sous un angle purement économique. Un entrepreneur doit dégager des retours sur investissement quand il injecte des capitaux dans son business. Un gouvernement, quand il alloue des dotations budgétaires à des projets, s’attend à ce que la société ou l’économie en tire des bénéfices. Calculons…

Durant l’année 2010, Rs 149 millions seront allouées au financement des bourses d’études des lauréats. Si nous nous fions aux chiffres de l’éducation nationale, 82 % de cette somme, soit près de Rs 123 millions seront jetés par les fenêtres. Car les bénéficiaires de cette somme ne reviendront pas travailler à Maurice. Une cuvée de lauréats, qui étudie en moyenne pendant 4 ans, génère ainsi des gaspillages avoisinant Rs 500 millions !

Que faire ? Il faut, d’abord, mieux éduquer nos jeunes. Afin qu’ils comprennent qu’en acceptant leurs bourses, ils deviennent redevables envers leurs concitoyens. Ensuite encourager – peut-être même exiger – que les lauréats poursuivent des études dans des secteurs d’activités et métiers préalablement identifiés par les autorités locales comme étant ceux qui seront en demande dans l’administration ou les divers industries du pays. Bien évidemment, on ne leur demande pas un engagement perpétuel. Mais un temps minimum, après leur retour, durant lequel ils seront des citoyens productifs.

D’aucuns diront d’ailleurs qu’il faut forcer les lauréats à revenir au pays. En leur faisant contracter des engagements financiers lourds et contraignants. Un tel système, il est vrai assez light, existe déjà. Avec le succès qu’on lui connaît. Alourdir les bonds dont la légalité et l’utilité sont contestables est une solution inadéquate. La clé c’est la valorisation de l’apport de nos lauréats.

Ceux qui choisissent de s’expatrier définitivement se défendent en arguant que la méritocratie et les vraies opportunités de faire carrière sont insuffisantes à Maurice. Ils ont en partie raison. C’est aux pouvoirs publics de leur redonner confiance. L’égalité des chances n’est pas seulement le titre d’une loi. Elle doit être vécue et appliquée au quotidien. Dans les entreprises. Mais aussi dans l’administration et les institutions parapubliques où la politique de copinage doit faire place à une « Right person in the right place policy. » Ce sont là des signaux qu’attendent une partie de notre jeunesse pour croire dans son pays. Et y revenir.

Mais nous ne pouvons parler de méritocratie sans terminer sur une autre aberration de l’actuel système. La cuvée 2008 nous a réservé son lot de jeunes qui provient de milieux modestes. Ceux-là, n’arriveront à poursuivre de hautes études à l’étranger seulement parce qu’ils auront été lauréats. En effet, malgré leurs excellents résultats, leur manque de moyens financiers les auraient autrement guidé vers deux alternatives : l’université de Maurice ou faire une croix sur les études universitaires.

Inversement, chaque année, des fils et filles d’hommes d’affaires, professionnels ou de hauts fonctionnaires figurent également sur la liste des lauréats. Ces jeunes, dont les parents ont les moyens – parfois avec le coup de pouce d’une banque – de les envoyer étudier à l’étranger bénéficient quand même des bourses de l’Etat. S’il est vrai que celles-ci devraient récompenser l’excellence, il est temps qu’elles soient prioritairement allouées aux collégiens brillants pour qui la bourse représente l’unique opportunité de poursuivre des études à l’étranger. Cela ajouterai une dose de méritocratie à un système éducatif qui -  il faut l’admettre - a tendance à privilégier les enfants provenant des classes moyennes et aisées. Leur quart d’heure de gloire, à eux, commence plus tôt que celui des autres…

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