La Mare-aux-Songes en eaux troubles

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Le «manque de transparence» dont a fait preuve la salle de ventes «Christie’s» en Angleterre, lors de la vente d’un os de dodo soulève des questions sur la gestion du patrimoine. L’auteur réclame une enquête judiciaire.

À la suite de mon article en date du 25 décembre, intitulé El Dodorado et, dans le suivi, celui de votre journaliste intitulé La vente d’un os de dodo soulève des questions, publié en date du 29 décembre, je me permets de revenir à la charge en reprenant les réponses obtenues du responsable des ventes de chez Christie’s à l’effet que, selon lui, il s’agirait d’une collection privée britannique assemblée au 19e siècle. «La vente réalisée en avril dernier provient d’une vieille collection anglaise qui a été réunie au 19 e siècle », révèle James Hyslop, le spécialiste scientifique de Christie’s, sollicité par l’express. L’os date d’avant 1690 et proviendrait de la fouille de 1865 à la Mare-aux-Songes.

Si, comme l’affirme le commissaire-priseur, il existe encore des familles anglaises propriétaires d’ossements de dodos recueillis lors de la fouille de 1865, comment se fait-il alors qu’une aussi célèbre salle des ventes que Christie’s refuse, contre toute logique, de produire le nom des propriétaires qui lui en auraient confié la vente en 2013 ? D’autant plus que Christie’s déclare étrangement qu’elle n’a pas pour politique habituelle de divulguer les noms de ses «vendeurs»... Plus trouble, tu meurs! Il est très facile au lecteur de comprendre que ce qui doit justement prévaloir en matière de ventes aux enchères est exactement l’inverse et qu’une salle des ventes ne peut en aucun cas se retrancher sur l’équivalent d’une sorte de secret bancaire à la Suisse, prétextant qu’elle se devait de protéger l’identité des personnes lui confiant des objets…

À moins d’en déduire, fort logiquement, qu’elle risquerait à tout moment de paraître vouloir camoufler un délit de recel, ce qui serait gravissime pour une salle des ventes aussi célèbre. Personnellement, je pense justement, qu’une salle des ventes qui n’aurait rien à se reprocher devrait tout au contraire rendre publics le nom et le pedigree des anciens propriétaires des objets ou vestiges qu’elle décide de passer en vente. Appelons cela la transparence.

En France, il est fait obligation, selon la loi, pour tout antiquaire ou toute vente par adjudication, de tenir un registre détaillé des ventes effectuées, cela dans les moindres détails. Le dit registre est public et peut être présenté à toute personne qui le demanderait. Je doute fort que le Royaume-Uni laisserait une vente d’antiquités ou de vestiges archéologiques se dérouler sur son territoire sans un tel registre. C’est précisément parce que M. James Hyslop refuse de rendre publics ces noms, que je me trouve avoir des raisons de supposer que leur origine s’avère plus que douteuse et qu’il nous faut exiger une enquête judiciaire au plus vite. Nous sommes en droit de connaître ces noms de propriétaires et les preuves et attestations officielles de l’ensemble du pedigree de ces ventes. De fait, un négoce du patrimoine mauricien a bel et bien lieu, à 11 000 km de nos frontières et sans aucune garantie de transparence… Les montants concernés s’élevant à des milliers de livres sterling, ces ventes d’un tout nouveau genre paraissent, de fait, guidées par le seul appât du gain.

Laisserons-nous faire ce type de trafic parfaitement odieux sans broncher ? Si notre dodo figure bien sur nos armoiries nationales, serait-ce pour aujourd’hui fermer les yeux sur ce qui préfigure une dilapidation de notre patrimoine le plus cher ? Sans compter que d’autres pays comme Madagascar, notre voisin, sont touchés. Lors de cette même vente, un œuf d’ Aepyornis maximus, l’oiseau le plus grand que la terre ait porté, fut également mis en vente. Allons-nous laisser faire cet odieux trafic pratiqué sur le dos de notre patrimoine sans broncher ? En ce qui concerne le dodo, à 15 000 livres Sterling, soit Rs 750 000 le fragment d’os, ne sommes-nous pas en droit de demander des détails ?

M. Hyslop déclare à l’express que les vestiges passés en vente proviennent de la fouille de 1865… 1865 est la date de la découverte des ossements de la Mare-aux-Songes par Higginson et la supposition par Clark, maître d’école à Mahébourg, que ces ossements s’avéraient, peut-être, ceux d’un dodo. James Hyslop de Christie’s insiste pour prétendre que ces collections anglaises privées auraient été récoltées en 1865… Nous ne pouvons pas nous contenter d’une pareille affirmation péremptoire, il nous faut des preuves, exigeons-les. Cela ne me paraît pas trop demander !

L’État mauricien ne peut pas demeurer indifférent devant pareilles ventes publiques. Par ailleurs et nonobstant le caractère opaque de ces ventes, en admettant que l’origine ancienne de ces collections soit prouvée, il n’en demeure pas moins que l’aspect moral demeurerait entier. Quand les questions de patrimoine culturel prennent également une dimension zoologique, on en vient à se demander comment définir précisément la régulation de l’activité commerciale dans sa dimension la plus spéculative afin de faire de sorte qu’elle ne cannibalise pas l’ensemble des autres sphères qui nous permettent justement de faire société ensemble.

Vu la place que tient feu le dodo dans l’imaginaire mauricien (sans même évoquer l’étape que marque sa disparition dans la prise de conscience par l’humanité de la fragilité des espèces et de sa responsabilité), il n’est pas exagéré de poser des questions sur la légitimité du commerce de ses vestiges et le statut éventuelle- ment national de ceux-ci ; ce sont des débats du même niveau d’enjeu que les têtes Kanak et les masques Hopi.

La difficulté majeure à se faire comprendre au-delà de notre cadre insulaire vient aussi du fait que les businessmen (les maisons de ventes britanniques, en l’occurrence) sont précisément à la pointe du libéralisme économique. Sacrée paire de manches que faire entendre malgré eux qu’en certains domaines, dont le patrimoine de l’humanité, il n’est de liberté d’entreprendre qu’au service de l’intérêt général…

En admettant même que la preuve nous soit enfin donnée que ces vestiges proviendraient bel et bien de la Mare-aux- Songes et résulteraient de la fouille de 1865, cela ne retire- rait d’ailleurs rien à l’ensemble de nos prétentions à les recouvrer, en l’occurrence. En effet, selon un article des plus sérieux et documenté, publié en 2009 «How Owen ‘stole’ the Dodo: academic rivalry and disputed rights to a newly-discovered subfossil deposit in nineteenth century Mau- ritius», J.P. Hume, A.S. Cheke et A. McOran-Campbell dé- montrent, dans les moindres détails et avec l’ensemble des correspondances à l’appui, comment Richard Owen, re- cevant les premiers fossiles du capitaine Mylius, ossements qui se trouvaient en fait desti- nés à Edward Newton, quant à lui premier scientifique à avoir identifié un métatarse de dodo en le comparant aux planches du célèbre livre de Strickland’s et Melville Do- do & its kindred, s’entendant avec le capitaine comme larrons en foire, les détourna de leurs destinataires pour, en fait, organiser, la toute première vente publique et aux enchères d’ossements de dodos, celle-là même à laquelle se réfère aujourd’hui le responsable de Christie’s pour justifier sa vente de 2013 !!!

Clark, le maître d’école de Mahébourg fut donc floué, ayant clairement escompté s’enrichir de cet envoi. Pour l’anecdote, nous savons également que le gouverneur de l’époque lui-même ne résista pas à se servir en premier, Henry Barkly était un des rares «propriétaires» à posséder un sternum de dodo. L’aspect juteux et lucratif de la découverte de la Mare-aux-Songes ne semble pas avoir échappé aux protagonistes et d’après les correspondances entre les scientifiques Alfred et Edward Newton, il apparaît clairement que le but initial de Clark et de nombreux autres était purement et simplement le gain financier. Quoi d’étonnant dès lors qu’un envoi de Clark contenant nombre d’os de dodos ait abouti à cette fameuse vente Stevens’s du 5 janvier 1866. Edward Newton, le scien- tifique lui-même, visitant les fouilles de la Mare-aux-Songes, n’hésita pas à constituer sa propre collection privée. Un autre employé des chemins de fer, Chief Engineer Walmsley Stanley, bâtit aussi son propre pactole, tant et si bien qu’il est facile de voir que la Mare-aux- Songes permit à plus d’un de s’enrichir de manière, de fait, illicite, chacun s’étant permis de se servir allègrement, usant d’un titre ou d’un autre, par pure prévarication.

En effet, en nous replaçant dans le contexte de cette époque, il est facile de comprendre que l’appât du gain n’était pas la seule option possible et Higginson, employé des chemins de fer, en fait le véritable découvreur de la Mare- aux-Songes, toujours négligé par les historiens, ne semble pas avoir eu le même comportement. La plupart des ossements envoyés aux musées de Leeds, Liverpool et York l’ont été par lui… Même à admettre, preuves à l’appui, que, comme l’affirme James Hyslop de Christie’s, les ossements vendus en 2013 en Angleterre résulteraient de la prestigieuse vente Steven’s de 1866 à Covent Garden à Londres, il n’en demeure pas moins que les vestiges en question furent eux-mêmes acquis de manière parfaitement illicite. D’ailleurs, après le décès de Gaston de Bissy, le nouveau propriétaire des terrains de la Mare-aux-Songes refusa catégoriquement à Clark le droit de pouvoir continuer ses fouilles, ce qui prouve bien que le mercantilisme de Clark n’était pas le seul comportement possible à cette époque. Aussi, quelle que soit l’origine des ossements de dodos vendus l’année passée, il m’apparaît évident que la république de Maurice, ce n’est qu’une opinion toute personnelle, se trouve fondée en droit à prétendre à leur légitime restitution. 

Exposition d'un squelette de dodo au Musée d'histoire naturelle à Port-Louis. La vente d'un os de dodo s'est élevée à des milliers de livres sterling. (Ci-dessus, à dr.) Le pelvis d'un dodo.

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