La chèvre et le chou

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En dépit d’une verbosité excessive, la dernière conférence de presse du Premier ministre a permis une lecture claire de ses intentions, tant sur le plan politique que sur celui de la gouvernance. L’onctuosité de son discours n’est pas parvenue à cacher ses arrière-pensées : d’abord sceller la division de l’opposition. Ensuite, sur le terrain glissant des affaires, chercher à se dédouaner personnellement sans vraiment lâcher ses acolytes. Je ne suis pas certain que l’ensemble de l’opération ait été également réussi.

Au plan politique, en provoquant un face-à-face électoral des deux principaux partis de l’opposition, Navin Ramgoolam fait un coup de maître. Le leader du Parti travailliste peut avoir l’air de vouloir éviter de se mesurer à ses adversaires politiques par faiblesse électorale – ce que le leader du MMM n’a pas manqué de souligner –, mais c’est un inconvénient passager. Il avait, à mon avis, infiniment plus à perdre en s’engageant dans cette bataille sans enjeu véritable pour son gouvernement.

En présentant un candidat travailliste à Moka-Quartier-Militaire, il aurait pris deux risques majeurs : le premier, c’est évident, est celui de perdre la partielle à un an des élections générales. Ce qui aurait pu arriver car cette circonscription n’est pas un bastion rouge. Aux dernières législatives, les deux blocs politiques avaient pratiquement fait jeu égal. On peut arguer que l’Alliance sociale était alors confrontée aux forces électorales combinées du MMM et du MSM. Oui, mais je prétends que cet avantage était relatif du fait que l’alliance MSM-MMM abordait les élections dans la position toujours problématique d’un gouvernement sortant.

Et pourtant, même là, l’opposition travailliste n’a pu empêcher Ashock Jugnauth de se faire élire en tête de liste. Dans les circonscriptions rurales voisines, l’Alliance sociale s’était imposée plus facilement. Le MMM, historiquement, a toujours réalisé un bon score dans cette circonscription. Ashock Jugnauth, bien implanté, soutenu par le MMM, est un candidat redoutable.

Mais le deuxième risque, le plus grand pour le Parti travailliste, aurait été… de gagner cette partielle ! Qu’est-ce que cela aurait prouvé ? Uniquement que si les deux partis de l’opposition persistent à se battre en ordre dispersé, ils seront tous les deux vaincus. Ce qui aurait pu leur fournir, par la suite, le prétexte, ou tout simplement l’occasion de conclure un nouvel accord, une alliance de survie. A l’inverse, en étant absent de la joute, Navin Ramgoolam pousse les deux Jugnauth, deux Premiers ministres potentiels, à s’entre-déchirer.

Ce qui n’empêche pas l’expression d’un penchant pour l’un d’eux. Chacun a bien compris, en particulier les partisans travaillistes invités à « faire leur devoir », que le Premier ministre ne pense pas qu’Ashock Jugnauth mérite d’être réélu. Il s’appuie sur des considérations prétendument morales et juridiques, mais en fait, sa posture est plutôt déterminée par son projet d’alliance pour les élections générales. Pour l’instant, son choix se porte sur le MSM de Pravind Jugnauth, même si je continue à penser qu’il se réserve la possibilité de changer d’avis. D’autant plus que Paul Bérenger aussi est à prendre – ce n’est pas Rashid Beebeejaun qui nous dira le contraire…

Au plan de la tactique politique, personne ne peut contester que Ramgoolam ait bien joué. Il est politiquement prudent, il adopte l’attitude responsable de l’homme d’Etat concentré sur les vrais problèmes du pays, il accentue la division de l’opposition. Son soutien conjoncturel à Pravind Jugnauth ne préjuge aucunement de son choix définitif pour les générales, même s’il indique sa préférence. En revanche, sur les scandales du moment, sur la crise à « Air Mauritius », à la « State Trading Corporation » (STC), sur le rôle de la commissaire de l’ICAC Indira Manrakhan, le Premier ministre ne m’a pas paru très convaincant. Je n’ai pas le sentiment que sa stratégie de communication ait été la meilleure, ce qui est peut-être un signe qu’il n’a pas encore pris toute la mesure des risques qu’il court personnellement.

Il fallait un message clair, un seul : des fautes, des erreurs, des écarts inadmissibles ont été commis par un certain nombre de dirigeants, nominés politiques, gestionnaires ou ministre(s). Les conséquences sont désastreuses pour le pays. Les coupables ou les responsables, quels qu’ils soient, seront sanctionnés et ne seront pas protégés. C’est l’assurance que les citoyens attendaient de leur Premier ministre. Je ne suis pas sûr que ce message ait été reçu. Le chef du gouvernement a peut-être convaincu de sa non-participation personnelle, de son ignorance même du « complot » anti-Nirvan Veerasamy, son nominé, affirme-t-il, et des décisions lamentables prises à « Air Mauritius » et à la STC, mais, en fait, il n’a condamné personne, même pas ceux dont il a lui-même exigé le départ. Toujours ce défaut profondément politicien de vouloir ménager la chèvre et le chou…

Et pourtant, pour sauver « Air Mauritius » – ce qui est faisable –, ni les apaisements calculés de Ramgoolam, ni les incantations politiciennes de Duval, ni les abandons crispés de Sithanen ne suffiront. Il n’y a pas trente-six solutions ; pour l’immédiat il y en a trois : une, restructurer l’entreprise en faisant appel à l’expertise extérieure, consultant en aviation ou éventuel partenaire stratégique pour renforcer le management ; deux, nommer un nouveau conseil d’administration avec quelques membres indépendants de grande expérience gestionnaire, des représentants des petits actionnaires, qui veulent être rassurés, et des syndicalistes, qui comprendront assez vite la faiblesse de la plupart de leurs propositions ; trois, et c’est peut-être le plus important, malgré la caution et l’argent de l’Etat, indispensables pour la survie de l’entreprise, un nouvel accord-cadre qui garantit sa complète autonomie de gestion.

Franchement, même si on me mettait le couteau sous la gorge, je ne saurais dire quelle est la cause de la chute d’« Air Mauritius ». L’incompétence de ses dirigeants ou les ingérences gouvernementales ? A moins que ceci n’explique cela...

Jean-Claude de l''Estrac

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