L’horreur

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La vie pullule sur ce cadavre qu’est devenu Haïti. Comment, sinon, décrire l’horreur ? Ce pays, déjà en haillons, enchaîné pendant plus de deux siècles, considéré hier encore comme un mauvais élève par l’élite internationale, nous renvoie ces jours-ci des images épouvantables. Haïti nous fend le coeur en jetant ses cadavres sur la table.

Ceux qui sont sur place, au milieu des débris de béton et de chair, ont tous ce premier réflexe : devrait-on censurer ces scènes apocalyptiques ? Et puis, ils arrivent à cette double interrogation : pourquoi détourner le regard ? Et puis comment, dans pareille situation, regarder ailleurs ?

Sous les décombres des anonymes, on distingue des familles décimées, des visages d’enfants, des missionnaires, des chercheurs(dont Georges Anglade), des diplomates (parmi Victoria DeLong), des compatriotes, des miraculés (Philippe Hein, entre autres), des voix qui s’étouffent, des personnes qui meurent à petit feu, faute de soins, dans une agonie totale. La plupart des victimes seront acheminées dans des fosses communes, séparées à jamais de leurs proches, enterrées n’importe comment, dans la vitesse et le désespoir.

Cette centaine de milliers de morts et ces millions de blessés livrés en boucle au regard du monde viennent nous rappeler que nous sommes tous vulnérables face aux forces de la nature. Certes ce qui s’est passé n’a rien à voir avec le changement climatique – le tremblement de terre étant un aléa de la terre (géophysique) alors que le changement climatique fait partie des aléas atmosphériques – mais Haïti vient brutalement démontrer le traitement qu’on réserve aux démunis de ce monde, livrés à eux-mêmes quand tout est calme, et qu’on secourt en temps de crise.

Le drame de ce monde, c’est que la voix des pays pauvres n’est pas tellement audible en l’absence d’une catastrophe. Récemment à Copenhague, par exemple. Aujourd’hui, la détonation haïtienne vient secouer le coeur même du système international.

L’ONU, déjà désorganisée, est aujourd’hui meurtrie dans sa chair. Désemparée, endeuillée, elle ne sait plus comment coordonner cette panoplie d’aide internationale et tous ces acteurs qui veulent participer à la course aux opérations de secours…

Dans une interview qu’il nous avait donnée l’an dernier, notre compatriote Philippe Boullé, qui a longtemps travaillé pour les Nations unies, nous rappelait l’importance de se tenir prêt face aux aléas de la nature.

En amont. Il nous racontait alors cette savante anecdote qui date de 1755. A la suite du tremblement de terre de Lisbonne - combiné avec un tsunami - il y eut une controverse entre Voltaire et Rousseau. Rousseau affirmait : c’est la volonté divine, on n’y peut rien. Voltaire répondit à peu près ceci : ce n’est pas Dieu qui a construit la ville de Lisbonne mais l’homme ! En termes plus modernes, ne dit-on pas « earthquakes do not kill people: buildings do».

Aujourd’hui, au 21e siècle, la science a évolué certes et nous avons des instruments et des connaissances scientifiques nécessaires pour réussir à réduire l’impact des aléas naturels, comme le Tsunami, les cyclones, etc. Mais, malgré plusieurs travaux poussés, le tremblement de terre demeure le seul aléa que l’on ne peut prévoir avec précision. En ce sens la tragédie en Haïti soulève la question de la prévention et de la gestion des risques majeurs.

Haïti n’avait rien prévu en amont. Ses bâtiments (y compris ses hôpitaux, son aéroport, son palais présidentiel) n’ont pas été construits pour résister aux séismes. Il n’est pas le seul au monde à n’avoir pas les moyens de sécuriser ses structures. Et aujourd’hui, a posteriori, avec l’élite internationale à son chevet, on ramasse les morts et on met sur pied une politique de réponse à ces risques. Et comme pour le tsunami de 2004, les promesses de dons affluent avec un mécanisme de soutien aux victimes ni efficient ni transparent.

D’où la révolte initiale dans les rues de Port-au-Prince. Haïti se doit d’être une leçon à retenir pour nous tous : on doit planifier en amont et s’attendre à ce que l’imprévu frappe. Le monde, on le constate avec les déploiements internationaux tous azimuts, semble avoir suffisamment de moyens pour aider ses habitants. Il suffit juste qu’on regarde ensemble les choses en face, sans détourner le regard. Et en passant, quelle est la politique en termes de prévention des risques naturels à Maurice ? Avons-nous, seulement, déjà songé au pire ?

Nad SIVARAMEN

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