Et si Obama était un Mauricien ?

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D’abord, il aurait été identifié comme un Créole ; Afro-Créole ou Euro-Créole, je n’en sais rien, il faudra demander à Dev Virahsawmy, l’ethnologue autoproclamé. Mais peu importe ; ici, Obama n’aurait pas été Obama !

Il est certain que le faciès de Barack Hussein Obama, ses traits et le profil de sa famille lui auraient valu chez nous la classification non-officielle d’Afro-Créole. Et chacun sait que ce n’est pas un titre de gloire aux yeux d’une majorité de Mauriciens. Les préjugés tenaces en font, pour de nombreux compatriotes d’origine africaine et sang-mêlé eux-mêmes, une blessure à soigner, un handicap à surmonter, un mal-être à traîner.

Aux Etats-Unis - la preuve éclatante vient d’en être donnée -, ce n’est pas une tare. L’origine ethnique des parents du nouveau président, le sang africain de son père kenyan, n’ont à aucun moment, ni en aucune façon, empêché l’expression de ses multiples talents, ni gêné son ascension personnelle et ses ambitions politiques. Apparemment, les Mauriciens sont unanimes à s’extasier devant cette réussite et cette leçon de patriotisme. Mais ne sommes-nous pas de pauvres hypocrites ?

En la circonstance, la question essentielle que nous ne pouvons pas ne pas nous poser est celle-ci : sommes-nous tous capables, ici, de faire autant que l’Amérique ? La double réalisation de l’Amérique démocratique et multiethnique : élire à la plus haute fonction un citoyen appartenant à une communauté minoritaire - les Noirs ne représentent que 13 % de la population - et choisir de surcroît un sang-mêlé à la forte dose d’Afrique dans un pays où l’on s’est entretué au nom de la race, qui a connu l’esclavage, la ségrégation et la guerre de Sécession.

La réponse honnête à cette double question est claire : non, il est presque impossible aujourd’hui pour un citoyen mauricien d’une communauté minoritaire de prétendre conquérir la magistrature suprême. Si c’est un Afro-Créole, il n’y pensera même pas ; il a perdu l’estime de soi, il peine à se reconstruire, marqué par les humiliations de l’histoire et les préjugés qui perdurent. Le reconnaître, c’est admettre la distance qui nous sépare de la civilisation de l’égalité de chances. Ce n’est pas qu’une affaire de lois, c’est une question de culture, notamment de culture politique.

Notre culture politique dominante se fonde sur un rapport de force imposé par la prétention d’une « majorité » ethnique à toujours gouverner. Cette majorité est sans doute validée par les urnes, mais les dés sont pipés. La majorité politique est prédéterminée, elle est construite en amont par l’exploitation d’affinités ethniques. Elle s’invente ensuite un argumentaire aux allures idéologiques qui masque sa vraie nature. Ce qui ne veut pas dire que l’idéologie qu’elle porte est sans objet, elle trouve une vraie légitimité dans l’histoire. Mais depuis longtemps déjà, les fils des parias de l’histoire ont pris leur revanche. Aujourd’hui ils en sont à instrumentaliser cette histoire pour asseoir et pérenniser leur pouvoir. Quand ils sont vertueux, ils se contentent de faire un peu de place aux autres, souvent de manière symbolique.

Il ne faut pas idéaliser l’Amérique non plus ; comme ici, le rapport de force ethnique est une réalité de sa vie politique. Ce que nous cherchons à souligner, c’est qu’il est possible de dépasser les clivages, de déplacer les lignes, de bousculer l’histoire. Même si ce n’est pas souvent que les événements le permettent : il faut la rencontre d’un tempérament exceptionnel et d’une circonstance exceptionnelle. C’est le cas aujourd’hui aux Etats-Unis, cela aurait pu l’être à Maurice en 1982, par exemple ; mais un Paul Bérenger n’a pas eu alors le courage et la confiance en soi d’un Obama.

C’est pourquoi j’ai pris la précaution d’écrire plus haut qu’il est « presque » impossible pour un Mauricien d’une communauté minoritaire de conquérir le pouvoir politique. Le Bérenger de 1982, encore auréolé de son passé de syndicaliste, de réformateur radical, aurait pu être notre Obama à nous. Alors ne nous dépeignons pas comme plus obscurantistes que nous ne le sommes ; rappelons-nous qu’il y a eu des moments dans notre histoire où l’origine ethnique de nos acteurs politiques n’avait pas grande importance aux yeux de beaucoup d’entre nous. A la naissance du Parti travailliste de Maurice Curé, à l’origine du MMM de la lutte des classes. Entre-temps, les Américains ont évolué et nous avons reculé, entraînés par les stratégies ségrégationnistes des leaders politiques, nouveaux ou reconvertis.

Au-delà du système politique, l’avènement de ce président noir aux Etats-Unis doit nous inciter à nous interroger également sur notre rapport à l’Afrique, notre regard sur nos compatriotes d’origine africaine et sang-mêlé, notre perception du mode de vie et de la culture créoles. Quand je regarde l’histoire et le parcours de ce Créole américain, je me dis qu’ici, il aurait été massacré par le système et les mentalités.

C’est une histoire familière : celle d’un enfant né d’un père alcoolique et polygame, qui abandonne femme et enfant ; qui ne s’est jamais soucié de l’éducation de son fils, un enfant turbulent, ballotté par une mère instable ; un élève qui reçoit une éducation primaire assez désordonnée dans des écoles catholique et musulmane à Jakarta, qui poursuit ses études secondaires à Punahou, à Hawaï, où l’adolescent perturbé s’abandonne (un peu) aux volutes des paradis artificiels ; un étudiant déterminé à l’université, mais troublé par son histoire familiale ; un jeune adulte qui va chercher ses racines jusqu’au petit village de Kolego, dans l’ouest kenyan; mais qui s’en sort finalement par la force de l’éducation, par la grandeur d’un système qui reconnaît les talents, qui rejette le racisme.

Et par la volonté d’un homme de caractère et de vision qui force le destin. Fabuleuse histoire d’une longue montée vers la lumière de l’enfant de Chicago, devenu par la volonté de ses concitoyens de toutes origines l’homme de tous leurs espoirs.

Cette histoire-là est si peu mauricienne…

Jean-Claude de l''Estrac

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