Du pouvoir et des hommes

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Encore plus de pouvoirs au Dr Navin Ramgoolam pour « faire bouger les choses » et « tout changer » . La revendication, mercredi, par le Premier ministre d’une « présidence avec des pouvoirs étendus » n’est pas à être prise comme une boutade ou un autre brûlot destiné à détourner ( une fois encore) les esprits des vrais débats. Elle traduit, au contraire, chez lui, une certaine diffi culté d’être, une frustration personnelle qui aura déterminé bien des comportements passés, bien des positionnements présents. Mais, surtout, elle dit bien chez l’homme sa conception singulière de l’autorité, son rapport particulier avec le pouvoir, la fascination qu’exerce celui- ci sur lui, le sens qu’il lui prête.

Après de nombreux démentis, Navin Ramgoolam jette bas le masque et se découvre : la présidence « à la française » est bien son vieux fantasme personnel ; l’explication confi rmée de son obsession d’une majorité de trois quarts ; sa posture permanente dans ses diffi ciles négociations avec le MMM. Cette aspiration a plusieurs dimensions. Elle est d’abord d’ordre protocolaire et touche à l’image qu’il se fait de son rang. Chef de gouvernement dans des forums internationaux, debout aux côtés de présidents fl anqués de leurs Premiers ministres, Navin Ramgoolam s’y sent un peu diminué, pas exactement au même rang que les Obama et Hollande de ce monde. « Le président Ramgoolam » est un titre qui se porterait bien outre- mer, à défaut de celui de sir Navin dont la République de 1992 l’a quelque part privé ! Plus importante est sa lecture assez erronée du pouvoir et de ses symboles. Il estime ainsi devoir être toujours au centre des choses ; il pense que « plus » est équivalent de « mieux » . Il veut ainsi tout voir, tout savoir, tout décider, tout contrôler.

En réaction aux problèmes, le Premier ministre propose ainsi souvent plus de lois, plus d’amendes, plus de moyens.

Des pouvoirs additionnels, pour quoi faire qu’il ne puisse déjà faire aujourd’hui ? Pourquoi davantage de pouvoirs, alors qu’il a déjà du mal à exercer pleinement les dispositions actuelles ? La fonction de Premier ministre à Maurice est quasi monarchique. Elle est investie de pouvoirs considérables, affectant toutes les dimensions de la vie nationale, reposant sur des conventions et des usages, des privilèges constitutionnels étendus et une armada de lois et règlements qui lui donnent son mot à dire sur pratiquement toutes les nominations et décisions. Toute initiative publique suppose sa bénédiction.

Il peut tout initier, tout renverser, tout modi- fi er. Tous les discours ne sont plus aujourd’hui que fl atteries grotesques. Toutes les institutions publiques sont en permanence au garde- à- vous. La servilité dégradante, l’appréhension sont partout.

Croire une seule minute que davantage de pouvoirs ferait mieux « bouger les choses » est une grave erreur. Ce n’est pas sur l’envergure de l’action ou l’étendue des pouvoirs qu’il faut aujourd’hui intervenir, mais sur la qualité de l’entourage des hommes et des femmes de pouvoir, sur la solidité et la crédibilité du cadre institutionnel, la fi abilité des systèmes. Le reste suivra.

Le pouvoir, ce n’est pas les moyens de tout faire soi- même. Le truc pour les chefs, c’est de savoir entraîner, motiver, faire travailler les autres mais en sachant bien sûr, à la fi• de la journée, s’arranger pour s’approprier tout le mérite des réalisations.

Cynique ? Totalement. Mais c’est bien là la règle de base des jeux de pouvoir. Dans la victoire, tout le monde se souvient - des siècles plus tard - des noms des princes et des généraux qui ont remporté les batailles ; personne ne se souvient vraiment des soldats qui ont livré ces batailles. La formule a, hier, bien réussi à sir Anerood ( dont le remarquable succès devait tant en réalité à Vishnu Lutchmeenaraidoo, Gaëtan Duval, Michael Glover et autres) et à sir Seewoosagur et ses Ringadoo, Boolell, Jagatsingh, Walter et autres ténors de l’époque. Navin Ramgoolam, lui, veut soulever la Coupe mais il n’a pas encore compris que c’est d’abord l’équipe qui doit gagner.

Il faut ainsi, pour réussir, toujours s’entourer d’hommes et de femmes de talent, de grande intelligence et d’éthique impeccable, et tenir à distance les crétins. Les institutions et leur succès ne valent que ce que valent les hommes et les femmes qui les animent. En s’entourant d’esprits supérieurs – des Rama Sithanen, Paul Bérenger, Arvin Boolell, Xavier Duval, Manou Bheenick et autres « bright boys » de ce pays - Navin Ramgoolam ( loin de se diminuer) passerait au contraire à une étape largement supérieure de réalisations.

Or, en choisissant de s’entourer partout de supposés « gens de confi ance » , mais souvent en réalité des parasites et jouisseurs médiocres, en permettant que le Parti travailliste colonise l’Etat et s’accapare toutes les institutions, au lieu de faire appel à ce que Maurice compte de mieux, le Premier ministre fait peut- être plaisir à quelques courtisans, mais il condamne le pays à jouer en troisième division et se condamne lui- même à toujours prévenir « les magouilles » des petits malins dans un système de plus en plus opaque où politique, business et mouvements socioculturels se mélangent sans honte pour asservir l’Etat, face à un million de Mauriciens qui étouffent d’indignation.

Il ne faut jamais croire les thèses de jouissance permanente : le pouvoir est parfois un plaisir, mais il devient toujours une épuisante contrainte qui, après un temps, n’amuse plus vraiment. Comme Paul Bérenger et d’autres, Navin Ramgoolam a eu et a toujours de grandes ambitions pour Maurice mais nos chefs ne se donnent pas les moyens pratiques de réaliser ces ambitions. Le Premier ministre a fait de mauvais choix qu’il ne veut pas corriger.

Mal entouré, il se laisse de plus en plus récupérer par des forces conservatrices qui l’entraînent vers le repli et l’isolement alors qu’il lui faudrait jouer l’ouverture, la jeunesse, la modernité et le changement de génération. Depuis 1995, Navin Ramgoolam a l’occasion unique d’être pour Maurice ce que fut Kennedy pour l’Amérique, l’homme d’un renouveau des mentalités et des structures, pour faire enfi• respirer le pays. Il lui faut, pour cela, briser le cercle.

Mais le temps passe. Il est peut- être en train de se tromper de destin.

Ramgoolam veut soulever la Coupe mais il n’a pas encore compris que c’est d’abord l’équipe qui doit gagner.

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