Communaliste comme un… Américain !

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Le communalisme, débat du moment, débat de toujours… Né au moment où le suffrage universel a légitimé la prise du pouvoir politique par une majorité électorale, majorité produite rituellement par la composante hindoue de notre population. Peut-on dès lors parler de communalisme ? Et d’abord, qu’est-ce que le communalisme dans une société pluriethnique ?

La question est pertinente ; les Mauriciens ne se sont jamais mis d’accord sur une définition du mot, et dans les débats publics, une grande confusion règne du fait que les uns et les autres se réfèrent à des notions différentes.

Ce n’est pas la peine de commencer par le dictionnaire : « communalisme » n’existe pas. Il a été créé par les Mauriciens. Le mot s’en rapprochant le plus dans la langue française est « communautarisme » mais il ne fi gure pas non plus dans le dictionnaire. Le communalisme, en somme, s’est défi ni par l’usage.

A Maurice, depuis une quarantaine d’années, le terme est employé dans un sens péjoratif. Il est censé qualifi er une posture de groupe que l’on oppose au « mauricianisme » et au républicanisme. Le groupe est généralement sous l’emprise des « entrepreneurs communautaires », des « professionnels de l’identité ». Le philosophe Julien Landfried, qui a créé ces concepts, estime que ceux-là sont les principaux vecteurs du  communalisme : « Nous faisons l’hypothèse que le communautarisme est porté avant tout par des organisations communautaires, numériquement faibles, ayant accaparé la représentation politique et médiatique de leur « communauté » et qui sont dirigées par des entrepreneurs communautaires. » Ils se donnent pour mission de « contrôler les opinions, les croyances, les comportements de ceux qui appartiennent, en principe, à cette communauté. » explique l’historien Pierre André Taguieff.

Ce communalisme est celui qui est rejeté par de nombreux Mauriciens, qui y voient une menace pour l’unité nationale, un frein à la cohésion sociale, une entorse au principe d’égalité de droit. Mais il y a une toute autre manière de voir.

Aux Etats-Unis, par exemple, l’existence et la promotion des intérêts des communautés sont formellement acceptées et reconnues. Les critères raciaux et ethniques sont   couramment utilisés, y compris pour le recensement. Les Américains sont « Blancs », « Noirs », « Hispaniques », « Asiatiques ». Et depuis une dizaine d’années, un recensé peut même cocher deux cases. Il y a des Américains qui s’enregistrent « Hispanique » et « Noir ». Un peu comme Sik Yuen quoi !

Cet immense pays au passé colonial, qui s’est construit par des vagues successives d’immigration, ce sont ses communautés qui en ont fondé l’identité. Et c’est ainsi que l’appartenance ethnique influence et détermine largement et ouvertement l’agenda politique. Les statistiques sont décortiquées en permanence et personne ne s’offusque de savoir qu’il existe des « réalités » communales. Aux lendemains de l’élection de Barack Obama, des études ont été publiées démontrant combien le candidat démocrate devait sa victoire à la mobilisation de l’électorat des communautés minoritaires, les Noirs et les Hispaniques. Même s’il a séduit une forte proportion de l’électorat blanc, les Noirs ont voté à 95 % pour Obama, ce qui lui a donné les 3,2 millions de voix supplémentaires de la victoire. D’autres études ont indiqué que 67% des Hispaniques et 62% des Asiatiques ont voté pour le démocrate. Chez la majorité blanche, 55% avaient voté Mc Cain et 43% Obama. Une élection assez polarisée, que personne n’a qualifiée de « communale ».

Transposée au plan local, l’analyse de l’anthropologue Alfred Cho est tout aussi clinique : « Hindus, Hindu minorities and Muslims stand on the other side of the religious divide.These Indo-Mauritian groups share a common subcontinental origin, and they have generally cooperated with each other in the political arena in the post-colonial era… While the Indo-Mauritian ethnic groups certainly do not constitute a cohesive monolithic bloc, they are taxonomically closer to each other than to the historically Christian Mauritians. » Alors ?

Il faudrait peut-être que les Mauriciens abordent ces questions d’ethnies et de  communautés de manière aussi décomplexée que les Américains. Ceux qui connaissent l’histoire de Maurice n’ont pas été surpris par l’issue des récentes élections. Nous l’avions prédit: la majorité naturelle ne voit pas le besoin de prendre le « risque » de lâcher son emprise sur l’appareil d’Etat. L’exercice du pouvoir exige cependant un strict respect des arrangements institutionnels historiques ; c’est, aux dires de Cho, ce qui donne au « Hindu-dominated Mauritian government symbolic legitimacy and the stability important to political and economic development. »

Le message à Navin Ramgoolam est clair : son pouvoir est légitime. Toutefois, il ne sera stable et fécond que s’il est inclusif et s’il respecte l’indépendance des institutions. Est-ce le cas ? Son conseil de ministres est déséquilibré, et il s’en prend aux institutions…

C’est sur ce champ-là que se livrera la vraie bataille.

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