Éclairage: le MPC face aux problématiques de la hausse du taux d’intérêt

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Jusqu’où ira le spectre inflationniste ? A-t-il déjà atteint son pic à l’échelle mondiale alors même que les alertes à la récession se multiplient aujourd’hui dans les grandes zones de l’économie mondiale ? La crise énergétique découlant de la guerre russoukrainienne depuis février agite aujourd’hui les marchés et exerce de fortes pressions sur les banques centrales. 

Celles-ci, au nombre de 90, selon l’agence de presse Bloomberg, ont relevé leur taux directeur, dont plus de la moitié à au moins 75 points de base, dont la Banque centrale européenne (BCE) qui a révisé à la hausse les taux directeurs de 75 points le 8 septembre. À Maurice, la Banque de Maurice (BoM) a jusqu’ici augmenté le taux repo de 40 points de base qui s’affiche aujourd’hui à 2,25 %. Compte-t-elle poursuivre dans le resserrement de sa politique monétaire, à l’instar d’autres banques centrales, le 28 septembre, à l’issue de la prochaine réunion du Monetary Policy Committee (MPC) ? La question est posée. 

L’ex-membre du MPC, l’économiste Pierre Dinan, est catégorique. Une hausse du repo rate ne changera rien à la présente situation quant à son effet sur l’inflation, celle du glissement annuel ayant atteint 11,5 % le mois dernier. L’inflation des prix qui affecte l’économie locale en ce moment, dit-il, est causée largement par les problèmes d’approvisionnement maritime, suite aux dysfonctionnements du marché liés à la pandémie et la guerre russo-ukrainienne. «Cette inflation ne correspond pas à ce qu’on apprend dès les premiers pas en économie, notamment qu’elle est le résultat de ‘‘too much money chasing too few goods’’. Nous ne sommes pas devant un phénomène de hausse généralisée des prix résultant d’un déploiement de capitaux financiers dans des entreprises agrandies et nouvelles. L’inflation généralisée dont nous subissons les méfaits en ce moment est causée par la hausse des prix des produits importés.» 

Une analyse à laquelle Anthony Leung Shing, le Senior Country Partner de PwC n’est pas insensible, insistant qu’une hausse du taux directeur aura un effet mitigé sur l’inflation, vu que celle-ci est largement importée, résultat d’un déséquilibre entre l’offre et la demande. «Les pressions inflationnistes découlent principalement d’une pénurie d’approvisionnement. Si on augmente le taux d’intérêt, il y aura certes un effet dissuasif sur la consommation de produits de luxe mais celle du grand public va continuer, peut-être ralentie, vu que les ménages disposeront moins de revenus disponibles». D’où selon lui, la nécessaire prudence couplée à une dose de compréhension dont il faudra faire preuve face au levier monétaire pour réduire les pressions inflationnistes et ainsi protéger les consommateurs contre la cherté de la vie. 

«Saignées»

En fait, ils sont nombreux les économistes et autres analystes qui réclament une pause dans le resserrement de la politique monétaire, notamment au niveau du Fed. Et non les moindres si on se réfère à Joseph Stiglitz, économiste et prix Nobel de sciences économiques, qui croit dur comme fer que les hausses de taux par les banques centrales s’apparentent plus à des «saignées» qui ne permettront pas de juguler l’inflation. D’ailleurs, il juge la prochaine hausse des taux intérêt de la Fed comme «une démarche irresponsable et prématurée» car l’inflation, dit-il, devrait baisser sans intervention de la politique monétaire. 

L’économiste américain tente de démontrer que la flambée inflationniste dans le monde n’est pas tant le résultat d’un excès de demande que «les hausses de prix énergétiques et alimentaires et les blocages persistants sur les chaînes d’approvisionnement. Des phénomènes contre lesquels les banquiers centraux ont un champ d’action beaucoup plus réduit». 

Du coup et face aux analyses des spécialistes internationaux, Imrith Ramtohul, consultant en investissement, plaide, comme Anthony Leung Shing, pour une approche prudente et équilibrée face aux pressions poussant vers une hausse des taux d’intérêt, craignant que la poursuite d’une telle politique puisse contribuer éventuellement à créer des conditions pour que la récession économique s’installe dans le pays. 

Cependant, face à un tableau de bord économique où l’inflation demeure dangereusement élevée, le consultant estime que la BoM pourrait être tentée d’adopter la même posture que d’autres banques centrales en révisant à la hausse le taux d’intérêt. Or, l’enjeu demeure le quantum de cette hausse, sachant qu’une trop forte hausse du taux repo peut fragiliser une croissance économique déjà molle et nuire à l’emploi. Cela alors même que la Banque mondiale a déjà tiré la sonnette d’alarme récemment à l’effet que de nouvelles hausses des taux d’intérêt pourraient déclencher une récession globale l’année prochaine. 

Mais il y a pire, estime Imrith Ramtohul. «Certains secteurs comme le tourisme subissent toujours l’effet de la pandémie, arrivant difficilement à maintenir la tête hors de l’eau et n’ayant pas encore atteint leur niveau de performance pré-Covid. Ce n’est certainement pas le moment de nuire à cette reprise avec une politique monétaire peu accommodante alors que des groupes hôteliers sont endettés jusqu’au cou. C’est le cas aussi d’autres sociétés croulant sous les dettes et qui, face à une nouvelle hausse du taux directeur, pourraient se retrouver avec la clé sous le paillasson.» Dès lors, on peut se demander, dans la conjoncture économique actuelle, s’il existe des arguments qui plaident en faveur d’une hausse du taux directeur ? 

Oui, répond Pierre Dinan, invitant les autorités à voir chez les détenteurs de capitaux financiers. Car, vu l’absence de contrôle des devises à Maurice, ces derniers peuvent être tentés par les taux d’intérêt accrus sur des devises fortes, comme le dollar américain et la livre sterling. Résultat des courses : une pression sur les réserves en devises, assortie d’une dépréciation de la roupie, entraînera davantage l’inflation des prix. 

Le choix est cornélien pour la BoM Tower. Sans doute, il faut chercher des solutions ailleurs que dans la manipulation du taux directeur comme un «deus ex machina économique», selon Pierre Dinan. Ces solutions-là, dit-il, concernent l’exploitation et la mise en opération de toutes les ressources, humaines et naturelles, autant que financières. Il n’y a pas d’autres voies, insiste l’économiste. «L’urgent besoin est dans un remaniement de l’économie mauricienne afin de rehausser, à moyen et long termes, la contribution de toutes nos industries, et particulièrement l’agriculture, à la balance commerciale, à la balance de paiements ainsi qu’à nos réserves en devises fortes.» 

Le décor économique planté, il revient aux membres du MPC de trancher entre la poursuite d’une politique de relèvement des taux d’intérêt et le maintien du statu quo. Tout en sachant que privilégier l’une ou l’autre posture ne sera pas sans conséquences économiques et sociales face à une inflation qui n’a visiblement pas encore atteint son pic. Décidément, ils se retrouveront entre le marteau et l’enclume.

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