Un budget tout flouté

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Tout est évidemment relatif.

La situation de notre pays n’est pas celle du Niger, un vrai pays, indépendant depuis 1960 et 174e sur les 179 pays listés à l’indice du développement humain. Si nous étions nés non pas à l’île Maurice, mais au Niger, nous aurions appris la semaine dernière qu’une des exportations du pays, aux côtés de l’uranium (on brûle du charbon pour l’extraire…) et du bétail était… des mendiants ! Environ un millier d’entre eux, expatriés à Accra au Ghana, par exemple, ont ainsi été rassemblés pour être rapatriés et 562 ont déjà fait le voyage par avion. Nous ne sommes clairement pas le Niger et pas encore le Sri Lanka.

On le répétera à satiété : ce gouvernement n’est pas responsable de la pandémie de Covid et de ses séquelles sur les chaînes de production mondiale, de l’explosion des prix des commodités en amont de la guerre de M. Poutine, ou des conséquences de cette guerre sur le prix du gaz, du pétrole, du blé, de l’huile de cuisine et des fertilisants. Mais il doit quand même assumer sa part de responsabilité sur le fait que l’on a gardé le pays fermé beaucoup plus longtemps que raisonnable – soit 18 mois – ; que ce gouvernement a hypothéqué les finances publiques et risqué l’annotation du pays en alignant une des réponses fiscales les plus élevées de la planète pour répondre à la pandémie (voir Tableau du FMI –MUS : c’est nous !), a joué avec la politique monétaire du pays en transférant Rs 60 milliards potentiellement inflationnistes vers son budget, y rajoutant même Rs 25 milliards de plus via la MIC en décembre 2021 et que la roupie s’est dépréciée systématiquement depuis 2014 (Rs 32,10 alors, Rs 36,80 en 2019, Rs 43,50 maintenant) – érodant le pouvoir d’achat et permettant généralement de dépenser illusoirement au-dessus de nos moyens.

Le budget de mardi paraît, politiquement et socialement, une réussite. Du moins temporairement jusqu’à ce que l’inflation auto-induite fasse parler la poudre ! Mais on peut aussi craindre qu’il ne soit économiquement bien moins abouti, parce que lesté de trop de redites, de réchauffé, de non-dits, de vérités escamotées, d’estimations trop optimistes pour être justes.

Commençons par faire la liste de ce qui est positif, encore que ce n’est que dans l’implémentation concrète qu’une politique énoncée au budget doit encore être validée…

«Dans le contexte actuel, on ne pourrait pas rétablir les pouvoirs d’achat pour autant de monde à la fois et la faute politique, c’est de faire croire que c’est fait»

Inciter à plus de production alimentaire locale, c’est évidemment valable, d’autant plus que les terres cannières abandonnées sont disponibles, encore que les économies d’échelle sont cruciales et que l’éparpillement peut être problématique. Favoriser la voiture électrique, c’est bien et il était temps ! Subventionner des reines…, ce n’est pas très républicain, ni particulièrement matériel, mais tant que ce sont des reines abeilles… Le chartering de deux caboteurs pour favoriser le commerce régional est une idée qui traîne depuis longtemps déjà et qui, bien gérée, pourrait être très utile. Ai-je écrit ‘bien gérée’ ?

Mais à la place de la longue énumération des agglomérations et des villages sur lesquels le gouvernement pourrait dépenser de l’argent – ce qui score politiquement puisque cela devrait faire plaisir aux électeurs –, le pays n’est-il pas en droit de voir un plan détaillé de comment on va atteindre 60 % d’énergies renouvelables en 2030 ? Au moins en annexe ? Les chiffres cités ressemblent plus à des souhaits et ils sont fragmentaires et imprécis. Je m’arrête sur cet item budgétaire phare parce qu’il est absolument capital pour l’avenir du point de vue réchauffement de la planète, mais aussi et surtout dans l’objectif de réduire notre dépendance énergétique et notre note d’importation !

Le ministre dit que nous avons actuellement besoin (we need) d’une capacité de 761 MW. On ne nous dit pas si nous avons actuellement cette capacité sans Terragen. On extrapole nos besoins à 1 196 MW en 2030 et on précise que nous avons actuellement 165 MW de renouvelables, soit 21,7 % du total. Le ministre continue (paragraphe 182) en proposant qu’il faut donc 435 MW additionnels pour atteindre 60 % de renouvelables en 2030. Son calcul ne tient pas ! En effet, (165+435) /1 196 = 50,2 % seulement. Il faudra donc encore 118 MW de plus…

Quant au ‘plan’ indiqué au budget, il est plutôt précis pour 38 MW, mais s’invite au flou de 140 MW ‘hybrides’ en partenariat avec des promoteurs privés. De toute manière, on est loin du compte des besoins pour 2030, ou même pour 2025. Quant aux batteries de stockage à Amaury, nécessaires pour stocker l’énergie intermittente du renouvelable, leur capacité est réduite de moitié à 20 MW par rapport au budget de l’an dernier… Les calculs restent à faire pour établir la pertinence capitalistique du feed-in tariff de Rs 4,20 par KWh.

Le ministre a eu raison de ne pas céder aux chantres populistes, Opposition en tête, qui voulaient voir réduire les taxes sur l’essence. Quand on a comme objectif de faire le virage vers moins d’hydrocarbures (en prônant 60 % d’énergies renouvelables et zéro charbon !), il est évidemment cohérent de détaxer la voiture électrique, ET de ne pas favoriser le pétrole en le détaxant, même temporairement. M. Sithanen a raison de dire qu’avec Rs 40 milliards de Special funds, il aurait PU faire baisser le prix de l’essence, mais c’est clair qu’il n’aurait pas DÛ ! Car, en sus d’être illogique face à la politique de réduire la consommation d’hydrocarbures, cela représenterait encore une injection de roupies de consommation dans les circuits, sans adéquation sur le plan productif.

Pour rester dans le réel, plutôt que l’illusoire, il ne fallait pas pomper la Banque centrale aussi libéralement, au point de menacer son bilan quand 200 millions de dollars sont injectés dans les circuits au début d’avril dernier. En effet, une roupie qui apprécie creuse les fonds propres de la BoM ! En passant, si les acheteurs de dollars en ont trouvé à moins que Rs 43,10 jusqu’au 30 mai, ça n’a pas duré au-delà. On en était revenu à Rs 44,10 le 13 juin, soit presque au niveau record de Rs 44,35 atteint le 8 avril dernier ! À noter aussi le zigzag quotidien entre le taux d’ouverture, dicté par la BoM tentant d’ancrer le dollar vers le bas, et la cotation juste après l’ouverture des banques, plus réaliste. Ça n’augure rien de bon… Les devises manquent encore en attendant les apports touristiques…

Quant au reste, il faut rappeler que les projections de croissance (8,5 %) sont cruciales, mais aussi peu crédibles que l’an dernier, que l’on ne nous explique pas ce que vont faire 8 353 petits nouveaux dans le service civil, ni le phénomène d’avoir Rs 40 milliards parquées dans les Special funds. Si c’était un fonds de réserve, ça passerait encore, mais on déclare vouloir y dépenser Rs 23,3 milliards en 2022-2023, et on ne réussira pas. Comme l’an dernier ! Ce qui laissera de quoi pour les élections ? La comptabilité de la CSG n’est toujours pas explicitée et même si on s’avance vers des déficits certains, on y puise pourtant déjà pour payer Rs 1 000 aux 65 ans +, le déficit budgétaire 2021-2022 est présenté à 4 %, mais on n’évoque surtout pas les Rs 25 milliards récoltées par MIC - Airport Holdings interposés – (pourtant 5 %+ du PIB !), Mauri-Facilities, une filiale de Landscope, va bénéficier de Rs 250 000 pour chacun de ses 2 000 nouveaux employés. C’est pour quoi ? Un an de salaires ? De plus, pas un mot n’est dit sur les revenus de taxes qui augmentent par Rs 22 milliards (dont la TVA : Rs 7 milliards, l’alcool/tabac : Rs 1,2 milliard, taxe individus/compagnies : Rs 6,2 milliards) permettant la série de générosités qui ne pourraient malheureusement qu’être miroir aux alouettes si l’inflation persiste…

En effet, Rs 1 000, c’est 11 % d’augmentation de la pension de vieillesse et 5 % d’augmentation et moins à un salarié de Rs 20 000 ou plus. Qui a le sentiment que «no one is being left behind» pour les mois à venir et que les pouvoirs d’achat sont rétablis ?

Entendons-nous : dans le contexte actuel, on ne pourrait pas les rétablir de toute façon pour autant de monde à la fois et la faute politique, c’est de faire croire que c’est fait…

Et que tout va bien, madame la marquise !

PS : M. Bhadain a raison de dire que la générosité du gouvernement est distribuée grâce à «zot prop larzen». Mais son calcul est simpliste, voire démagogue. En effet, les Rs 22 milliards de taxes additionnelles ne sont largement pas payées par les mêmes personnes que celles qui recevront les bénéfices sociaux et les chèques de Rs 1 000. Il y a bien transfert social. Il y a du ‘targeting’. Dommage que ce dernier principe ne soit pas plus généralisé…

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