Le verre de l’envie

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Les humains sont portés à l’envie, relève le sociologue Helmut Schoeck dans «Envy: A Theory of Social Behaviour» (1969). L’envie peut être vue comme un verre à moitié plein, dans sa face positive, stimulant une saine émulation : l’aspiration générale à une amélioration de la situation économique est un trait caractéristique du système capitaliste. Mais l’envie est aussi une passion susceptible de pousser une personne à nuire à autrui, une «odious and detestable passion of envy» que déplore Adam Smith dans «The Theory of Moral Sentiments» (1759). Optimiste sur l’homme, il croit toutefois que la plupart des gens sont rarement atteints par cette passion parce qu’on n’en tire aucun bénéfice. La raison l’emporte toujours sur l’envie, étant la condition essentielle de rapports sociaux comportant un minimum d’ordre.

Ramesh Basant Roi, lui, est pessimiste : «People are living in a culture of envy», disait-il dans «l’express» du 17 janvier 2021. En cette période de sacrifices pour tous les Mauriciens, le contexte économique actuel est propice à céder aux mauvais penchants, au verre à moitié vide de l’envie. C’est l’envie des consommateurs qui ne peuvent pas remplir leur caddie ; c’est aussi celle des salariés qui ne gagnent pas autant que leurs collègues ; et c’est encore celle des petites et moyennes entreprises qui ne sont pas aussi performantes que les grands groupes économiques.

Deux grands connaisseurs de l’âme humaine, Bernard Mandeville et David Hume, ont observé que l’intensité de l’envie dépend de la distance qui sépare l’envieux de l’envié. Lorsque celle-ci est trop grande, il n’y a pas d’envie parce qu’il est impossible de rapprocher les situations : ni les très pauvres n’envient les très riches, ni les chômeurs ne sont jaloux des patrons. En revanche, plus l’écart est faible, plus l’envie est intense, et c’est pourquoi on la retrouve dans les différentes tranches de la classe moyenne. Et comme la classe moyenne constitue le gros de l’électorat, on peut dire avec Proudhon que la démocratie, c’est l’envie.

Les uns n’aiment pas ceux qui réussissent ; les autres en veulent à celles qui ont une meilleure position ; et certains sont persuadés que s’il existe des riches, c’est parce qu’ils ont exploité les gens modestes. Si quelqu’un a plus, c’est qu’un autre a moins. L’économie serait donc un jeu à somme nulle, une jungle dictée par la loi du plus fort.

En vérité, on devient riche en entreprenant, en prenant des risques, et tout le monde gagne en échangeant. D’aucuns cultivent la haine des riches en pointant obstinément du doigt l’oligarchie historique. Mais ce sont les rentiers qui demeurent inactifs devant l’appauvrissement social. Maurice compte bien de nouveaux riches, notamment les parvenus du secteur offshore : c’est le plus grand succès de la démocratisation de l’économie, il est vrai, grâce au capital intellectuel plutôt qu’à la possession des terres.

Si, faute de ressources budgétaires, le gouvernement doit taxer encore plus les riches, les grands patrons, les cadres supérieurs, les banques, qu’il le fasse sans flatter les sentiments d’envie et de jalousie, sans encourager la médiocrité, sans rendre la population dépendante de l’État-providence. Ceux qui rêvent d’un monde imaginé par Charles Fourier, ce socialiste utopique du XIXe siècle, doivent se départir du complexe Fourier, d’un état mental qui a pour symptômes l’envie extrême, la peur du marché libre, la croyance en une justice distributive, le désir de déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Il nous faut des riches, car eux seuls ont les moyens d’innover. Les grandes innovations, tels l’automobile et l’avion, ont été des lubies de riches, et non pensées par un planificateur central. La distribution des revenus par le marché est forcément inégalitaire, mais les inégalités de revenu incitent à l’innovation et sont ainsi source de croissance économique, et elles s’estompent avec le progrès. Ce n’est pas en pénalisant outre mesure le riche qu’on éliminera la misère

On sera toujours le pauvre ou le riche de quelqu’un d’autre. Ce qui importe, c’est la promotion sociale, c’est-à-dire la possibilité de sortir de la pauvreté, de monter dans l’ascenseur social. Cette mobilité sociale a pour seule politique de justice de reconnaître les mérites, les efforts et les talents. C’est ainsi que s’est réalisé le «rêve américain», de pauvres immigrés devenant des millionnaires : en une génération, 95 % des Américains ont quitté la classe des pauvres

L’avancement social est un objectif plus réaliste et plus digne que l’égalité sociale. Les hommes resteront inégaux mais, assure la philosophe Hannah Arendt, «each man is unique, so that with each birth something uniquely new comes into the world». Chacun est capable de se dépasser pour créer du neuf et améliorer sa condition, suivant la parabole des talents dans l’Évangile selon Matthieu. Il goûtera les fruits de son travail, mais pas le fruit de la passion dans lequel se trouve le ver de l’envie.

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