La bêtise humaine

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On avait tout prévu pour le monde d’après, mais pas l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Même dans ses «Ten trends to watch in the coming year», l’éditeur de «The World Ahead 2022», une publication de «The Economist», n’avait pas Vladimir Poutine dans son collimateur. Mais voilà que la bête immonde en Ukraine vient éclipser ce qu’on a appelé «la guerre invisible contre le coronavirus». La vraie guerre, c’est maintenant que nous allons la ressentir.

En août dernier, à la faveur du sixième rapport du Giec sur le changement climatique, des catastrophistes patentés nous prédisaient, sans rire, la fin du monde dans dix ans. Qui peut encore prioriser les risques réels face à la complexité des problèmes multidimensionnels ? On soupèse aujourd’hui bien plus les facteurs potentiels d’une guerre nucléaire que les conjectures du climat. Et c’est déjà la fin du monde pour ceux qui sont tombés sur les champs de bataille.

L’agression russe n’est pas une invasion à l’irakienne, tout aussi médiatisée. L’envahisseur est une grande puissance nucléaire, dirigée par un dictateur mégalomane qui a la nostalgie de l’Union soviétique. À part de contrôler 30 % du marché mondial du blé et flatter son ego surdimensionné par une réussite militaire de plus, il ne remportera rien. Alors que la Russie n’a rien gagné de ses conquêtes, la Chine n’a mené aucune guerre depuis 20 ans, mais a réalisé le plus grand miracle économique de l’Histoire.

Les guerres traditionnelles, explique l’historien Yuval Noah Harari, servaient à conquérir des territoires et des matières premières, puisque les principaux biens économiques étaient de nature matérielle. Mais de nos jours, la ressource la plus importante est le savoir, et ce ne sont pas des mines d’or ou des gisements de pétrole qui font la richesse d’un pays. Dès lors, la guerre, même victorieuse, fait de moins en moins sens. Elle est bien plus coûteuse que par le passé, sans compter les sanctions économiques. Un conflit majeur entre deux pays causerait des dégâts tellement énormes que le vainqueur n’en tirerait pas de bénéfice.

Cela dit, même si les guerres sont devenues une affaire peu rentable, il ne faut jamais sous-estimer la bêtise humaine, qui est immense. On ne pardonnera pas à Poutine de mettre en péril plus de 75 ans de dividendes de la paix depuis la Seconde Guerre mondiale. Trois générations ont eu la chance unique de n’avoir pas vécu la guerre, mais d’avoir plutôt connu un progrès économique et social sans égal avec les Trente Glorieuses et la révolution numérique. Ainsi que le démontre le psychologue cognitif Steven Pinker, nous vivons la meilleure époque de l’Histoire : il y a moins de violences, de maladies, de famines. Nous possédons tous bien plus de choses que nos grands-parents. Si nous avons un sentiment d’appauvrissement, c’est parce que nous comparons notre mode de vie à celui de nos voisins.

C’est le poutinisme qui nous appauvrit avec l’emballement de l’inflation mondiale. Importateur net de biens et services, Maurice souffrira beaucoup de la hausse des prix du pétrole et des aliments. Son industrie touristique sera pénalisée par une baisse du pouvoir d’achat des Européens et une augmentation du coût des billets d’avion. Désormais, l’objectif d’un million de touristes cette année paraît inatteignable, tout comme une croissance économique de plus de 6,5 %. Mais celle-ci devrait être supérieure aux 4,8 % de 2021.

Autant le Covid-19 a accentué l’intervention de l’État dans l’économie, autant le prurit étatique va s’enraciner dans l’esprit de la guerre. En tant que détenteur du monopole de la violence, l’État use déjà d’une force organisée à petite échelle dans les activités de tous les jours. Le raisonnement économique nous dit que le conflit fait partie intégrante de la logique des États : ils ne sont pas des producteurs de biens et services sur le marché, mais ils opèrent par la redistribution forcée. Et comme leurs décisions ne sont pas guidées par le calcul entrepreneurial, elles résultent en gaspillage et destruction de ressources.

Pourtant, «L’Art de la guerre» nous aide à penser comme un économiste. Parce que les ressources sont rares, nous devons utiliser nos biens à meilleur escient. Sun Tzu a compris que la guerre anéantit et que les ressources doivent être préservées. La seule bonne guerre est celle qui est gagnée sans combat.

De fait, l’économie de marché implique une coopération pacifique, étant incompatible avec la guerre. La division du travail ne peut pas fonctionner efficacement dans une situation de guerre. Des ressources qui doivent normalement aller dans des biens de consommation sont détournées dans des produits militaires, ce qui fait chuter la dépense privée. Une guerre engendre plus d’impôts et de pénuries.

Reste que ce qui est en jeu en Ukraine n’est pas simplement l’inflation. Ce sont surtout les valeurs de la société ouverte et de la démocratie libérale qui sont menacées. Elles sont les derniers remparts contre la bêtise humaine.

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