La diplomatie «sans filtre» et l’Afrique

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Pour se distinguer des autres pays qui veulent consolider leurs liens avec l’Afrique, la France a tenté, la semaine dernière, une expérience inédite avec notre continent. Ainsi, à l’occasion du 28e sommet Afrique-France, elle a convié, à Montpellier, la jeunesse et la «société civile» africaines, en excluant les traditionnels acteurs institutionnels. Présidents, Premiers ministres, ministres, ambassadeurs, conseillers et autres diplomates des gouvernements et regroupements intergouvernementaux n’étaient pas désirés. Pour réparer ou optimiser la communication, Emmanuel Macron a voulu instaurer un dialogue «sans filtre» en évitant les dictateurs, qui sont pourtant cruciaux aux intérêts des Français. Mais la question se pose : à quoi sert, en 2021, ce type de dialogue entre un pays européen d’une soixante de millions d’âmes et un continent, aussi vaste qu’hétérogène, composé de 54 pays, et sur lequel vivent quelque 1,3 milliard d’âmes ? Cette approche asymétrique est-elle toujours pertinente à un moment où les jeunesses et diasporas africaines veulent s’émanciper du colonialisme d’antan et rompre avec le paternalisme ou la continuité de la politique française sur le continent africain, dont la Françafrique.

Les jeunes du continent ne sont pas passés par quatre chemins pour dénoncer les piliers de la Françafrique, notamment des liens militaires, monétaires, diplomatiques et financiers «privilégiés» qui unissent encore la France et des régimes autocratiques et corrompus, car cela sert des intérêts des groupes comme Bolloré, Orange ou Total.

Parmi les voix les plus éloquentes, et s’exprimant dans un français digne des grandes écoles parisiennes, une Burkinabée, qui n’aurait peut-être pas pu s’exprimer ainsi devant le chef d’État de son pays : Ragnimwendé Eldaa Koama. Faisant appel à un langage imagé, elle s’est adressée directement à un Macron souriant, presque sur la défensive : «Si la relation entre les pays d’Afrique et la France était une marmite, sachez qu’elle est très sale, cette marmite. Elle est sale de reconnaissance légère des exactions commises, elle est sale de corruption, de non-transparence, de vocabulaire dévalorisant, elle est sale, Monsieur le Président ! Je vous invite à la récurer.»

La Burkinabée s’est ensuite attaquée au «mythe de l’aide au développement». «Cela fait près d’un siècle que votre aide au développement se balade en Afrique. Ça ne marche pas. Sachez que l’Afrique se développera par elle-même, par le potentiel local et celui de la diaspora et certainement dans l’interdépendance avec les autres nations de la planète, mais surtout à travers des collaborations saines, transparentes, constructives. Il y a des têtes bien faites, il y a des investisseurs aussi en Afrique. Nous innovons déjà en Afrique. Et si ce n’est pas constructif dans cette relation qu’on imagine, on n’en veut pas.»

Et puis, cette observation, en substance, d’autres jeunes du continent : «Monsieur le Président, vous dites tout le temps que sans l’intervention de la France, il n’y aurait pas de gouvernement au Mali. Sachez bien que sans l’Afrique, la France n’existerait pas… Nous sommes liés par l’histoire et vous devez cesser de faire croire que vous voulez aider les Africains. Nous devons plutôt parler de partenariat. L’Afrique n’est pas un continent de misère ou de chômage, mais un continent jeune, optimiste, enthousiaste…»

Certes, Macron a refusé de demander, une fois encore, «pardon» pour les fautes du passé, mais il a été poussé à bout pour reconnaître les erreurs de la France. Le contre-sommet, qui a dénoncé le sommet, recense parmi ces erreurs : le rapport Duclert sur le génocide au Rwanda ou encore la non-levée du secret-défense sur l’assassinat de Thomas Sankara, les droits d’inscription faramineux pour ceux désirant venir étudier en France, la montée de l’extrême droite, dont celle d’Eric Zemmour, et le traitement infligé aux réfugiés ou sans-papiers, la nouvelle relation avec Paul Kagame et le Rwanda…

Cela fait des années que l’on dit que l’Afrique est à la croisée des chemins et qu’il faudrait l’écouter. Alors, on invite un bout de l’Afrique, forcément pas représentatif de tout le continent, à sa table, au lieu d’aller sur place, voir et comprendre la complexité de cette planète à part. Chacun veut lui faire emprunter une route particulière afin de bénéficier de sa population jeune et de ses ressources encore immenses. Le problème des anciens pays colonisateurs, des États-Unis, de la Russie ou de la Chine, c’est que l’Afrique n’existe pas vraiment.

Nous disons l’Afrique, mais c’est une simplification sommaire et commode. En réalité, à part la notion géographique, l’Afrique n’existe pas…

À l’ère du Covid-19, plusieurs défis humains et humanitaires guettent l’Afrique et si ces défis ne sont pas pris en compte, tout projet de développement pourrait être durablement compromis. Par exemple, la question du changement climatique devrait être un thème récurrent et transversal à travers le dialogue sur l’Afrique et son développement. Car les réalités du changement climatique en Afrique compliquent deux enjeux clés liés à la sécurité humaine (condition sine qua non pour le développement) : le manque de denrées alimentaires et la pénurie d’eau aux quatre coins du continent.

L’autre défi majeur qui vient compliquer la donne, celui lié à la croissance démographique. L’Afrique a la population la plus jeune au monde et celle-ci devrait passer de 1,3 milliard à 2,3 milliards en 2050 et tripler d’ici la fin du siècle. Il convient de noter dans l’évolution démographique de l’Afrique son «explosion de la jeunesse». Si cela peut être un plus en termes de compétitivité, dans la mesure où l’Afrique connaît un boom de la jeunesse au moment même où l’Europe, le Japon et d’autres pays développés portent les coûts du vieillissement démographique, en revanche la jeunesse africaine doit être au centre des politiques de développement. Ce qui n’est pas dans les plans des dictateurs africains, qui ne veulent pas démocratiser l’accès au pouvoir.

Au-delà des discours, il faut passer aux actes, a réclamé la société civile à Montpellier. Mais comment faire quand le réveil africain reste tributaire des industries extractives (pétrole, minerais) qui ne s’inscrivent pas dans une logique de développement durable.

Aussi et surtout : jusqu’à quand va-t-on profiter d’une diplomatie “sans filtre” ou des réseaux sociaux pour blâmer les anciennes puissances coloniales. Il est temps pour les Africains – et bien entendu pour les Mauriciens – de s’en prendre à eux-mêmes s’ils ratent le train du développement. Si l’Afrique est riche, l’Africain lambda demeure pauvre, alors que ses dirigeants ont des châteaux en Europe, ou encore, comme dirait l’autre, des appartements à Londres, souvent cachés par des sociétés écrans…

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