Quand l’armée veut gouverner

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Le coup d’État en Guinée qui a renversé le président Alpha Condé vient soulever des questions qui restent d’actualité en Afrique. Et ce, malgré la démocratisation en cours depuis au moins deux décennies. Celui qui a arraché le pouvoir, en l’occurrence le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, était le chef des forces spéciales. Ce n’était pas suffisant pour lui. Il voulait plus.

Blâmé par la communauté internationale, le nouvel homme fort de la Guinée se positionne comme le défenseur de la société civile, qui s’en va-t-en guerre contre la corruption des élites politiques et économiques. Il pense qu’il pourra compter sur la rue qui acclame sa victoire pour rester au pouvoir par la force des armes...

Sur le continent, le facteur militaire, le changement politique et le processus de démocratisation demeurent problématiques à bien des égards. Les spécialistes en sciences politiques évoquent surtout des relations de conflits et/ou de compromis entre les détenteurs du pouvoir légitime, issus d’élections libres et transparentes, qui fondent la démocratie, d’une part, et l’institution à laquelle la société a délégué le monopole de la violence légitime, d’autre part.

La démocratisation des États africains se retrouve ainsi confrontée à des défis majeurs liés à l’institution militaire elle-même. Ces chercheurs soulèvent alors une série de questionnements pouvant aider à donner du sens aux coups d’État : quelles sont les réactions de l’armée face aux exigences d’une transition démocratique ? Peut-elle jouer un rôle si la situation politique se dégrade ? En d’autres termes, pourrait-il y avoir de «bons coups d’État correctifs» ? Comment restaurer et garantir la primauté de l’autorité civile sur l’armée ? Quelles sont les bases institutionnelles et les réformes structurelles pour y parvenir ? Quel rôle doit être assigné à l’armée, pour affronter l’épreuve électorale, cruciale pour l’enracinement de la démocratie ?

Quel statut et quels privilèges accorder à l’armée pour qu’elle intègre et protège les aspirations des peuples à la démocratie ? La référence à l’histoire, dans la formulation et la validation d’une théorie est bénéfique et utile. Elle permet d’établir les connexions entre le passé et le présent, pour appréhender les continuités, les mutations et les nuances. Ainsi, selon l’historien guinéen Moctar Thierno Bah, dans l’Afrique précoloniale, il y avait une quasi-imbrication des domaines politique et militaire. «Cela conduit parfois à une militarisation de l’Etat, à l’instar du royaume zoulou de Chaka et du royaume de Samory Touré au XIXe siècle. Dans les sociétés lignagères, le modèle dominant est celui du citoyen soldat ; tous les adultes valides ayant obligation de défendre l’espace communautaire, ses biens et ses sanctuaires.»

D’autres exemples abondent. Dans les empires du Mali, du Songhay, du Kanem-Bornou, qui ont connu leur apogée entre les XIIe et XVIe siècles, il y avait des armées permanentes, bien structurées et hiérarchisées, qui constituaient à la fois le socle et le bouclier du pouvoir politique. C’est ainsi qu’à Gao, capitale de l’empire Songhay, l’Askia (Empereur) disposait d’une garnison de 3 000 soldats, d’une grande expertise, et qui demeura longtemps loyale à l’autorité civile. Le royaume Ashanti, dans l’actuel Ghana, offrait l’exemple d’une hiérarchie militaire constamment associée à la gestion des affaires de l’État : une sorte de diarchie où collaboraient dans l’harmonie l’autorité civile et l’appareil militaire.

De nos jours, pour une transition démocratique apaisée et pour l’enracinement de la démocratie, l’état des relations civilo-militaires demeure le baromètre par excellence. Le modèle prétorien définit un système de gestion politique monopolisé par l’armée. Le modèle communiste se caractérise par la suprématie du parti politique sur l’institution militaire. Il est remarquable que quelques pays africains se sont inspirés du modèle communiste de type chinois. Les armées de libération nationale constituent un modèle intermédiaire ; elles sont partie intégrante des formations politiques ayant enclenché la lutte contre la domination coloniale. Le modèle occidental, ou «classique», prévaut dans les pays ayant atteint un haut niveau de développement. Dans ce modèle, les militaires ne jouent aucun rôle politique direct ; leur éthique entérine la suprématie des civils.

Ce modèle «classique» est à la fois le produit et le garant d’une gouvernance démocratique. La démocratie étant avec l’armée le concept référentiel de la communication, il n’est pas superflu de revenir sur sa définition. La définition, tirée de l’étymologie de deux mots grecs demos (peuple) et crâtos (pouvoir), exprime la volonté générale du peuple. Il importe d’aller au-delà, pour dégager la leçon morale qui en déroule, sa pratique et son applicabilité dans des contextes variés.

La démocratie se révèle par rapport à une question principale qui relève de la justice politique : justice à l’égard de la collectivité et à l’égard de l’individu. La démocratie réelle se décline en termes de séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), d’élections libres et transparentes, d’acceptation du verdict des urnes, de liberté de la presse et d’opinion, du droit des minorités. La démocratie, qui n’est pas le seul monopole de l’Occident, mais «patrimoine de l’humanité», est elle-même née de luttes multiséculaires ; menées par les peuples de tous les continents. Elle est ainsi devenue une exigence universelle.

La démocratie, dans son essence, n’est nullement antinomique des modes de gouvernance traditionnelle en Afrique. Ici une conception holistique met en symbiose à la fois les droits politiques, sociaux, culturels et économiques. La gestion communautaire est inclusive et reconnaît les droits des allogènes. La «démocratie de l’arbre à palabres», singularité de l’Afrique traditionnelle, est une forme élaborée de l’expression libre et contradictoire des opinions. À suivre…

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