Élitisme, privilèges et avenir

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La vie n’a jamais été simple depuis que nous sommes soi-disant devenus sapiens. Nous essayons de raisonner et d’avancer et si nous réussissons souvent, l’émotion et l’égoïsme sont parmi les poisons les plus virulents pour la rationalité et ils nous barrent souvent la route. Les choix ne sont alors pas simples, encore moins évidents.

Prenez ce qui s’est passé en Guinée ces derniers temps, en Afrique de l’Ouest. Premier pays de l’Afrique française à devenir indépendante, dès 1958, ce pays est d’abord mené par Sékou Touré, puis dirigé par Lansana Conté pendant 24 ans jusqu’en 2008. La dictature domine les deux mandats et Conté prend lui-même le pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire. En 2010, la première élection présidentielle ‘libre’ depuis l’Indépendance choisit l’opposant historique aux régimes dictatoriaux, soit Alpha Condé ! Celui-ci, ayant cependant pris goût au pouvoir, s’arrange pour modifier la Constitution pour lui permettre un troisième mandat aux élections de 2020 où il s’arrange aussi pour ‘gagner’, malgré le fait qu’il est alors largement lui-même considéré comme un tyran. Dimanche dernier, l’armée prend les choses en main, sans doute inspirée par ce qui s’était récemment passé au Mali (Boubacar Keita) et au Tchad (Idriss Daby) et arrête Condé, 83 ans, dans son palais présidentiel, en promettant un gouvernement d’unité nationale qui «partagera avec tout le peuple» (*). Il y a de nouveaux invités à table ! L’annonce de l’arrestation de Condé donne lieu à des scènes de liesse dans plusieurs quartiers de la capitale. Soixante-dix-neuf opposants au régime Condé, qui étaient en prison essentiellement parce qu’ils militaient pour une vraie démocratie, sont libérés.

Le putsch est très généralement condamné de par le monde. Mais comment donc choisir entre un dictateur établi et celui qui le remplace, le miel à la bouche, comme Condé lui-même il y a 21 ans ? Faut-il pour respecter «l’État de droit», tolérer le tyran et sa Constitution faite sur mesure ou prendre un pari (à nouveau !) sur celui qui promet le renouveau, sans les bagages de l’ancien, du moins pour le moment ?

À la vérité, et c’est ce qui est un peu effrayant, c’est que le peuple ne semble pas avoir beaucoup droit à la parole dans ces moments-là… du moins explicitement. Au Myanmar, quand l’armée se débarrasse d’Aung San Suu Kyi et de son parti pourtant largement, très largement gagnants dans des élections libres, prétendant, entre autres, la ‘fraude électorale’, les citoyens sont descendus dans la rue, bravant les fusils, du moins jusqu’à maintenant. L’armée, qui ne lâche pas malgré quelques défections de la police, évoque maintenant l’État d’urgence pour jusqu’à fin 2023 ! On peut, sans danger, supposer que le peuple s’est ouvertement exprimé quand il se révolte continuellement depuis février et aligne plus de 1 000 morts, comme au Myanmar… Il est un peu plus difficile de supposer que le calme (avec quelques explosions de joie spontanée) en Guinée, exprime une adhésion, plutôt que le seul sentiment d’une délivrance temporaire.

En Afghanistan, un régime de talibans vient de s’installer à la force des armes pour remplacer un gouvernement dysfonctionnel, de moins en moins respecté et d’évidence maintenu artificiellement au pouvoir par des soldats venus d’ailleurs. Le peuple afghan se tait globalement. On peut les comprendre. L’infime partie qui tente de manifester sait bien que des risques sont pris sur la vie elle-même !

Quand un peu plus de 10 000 personnes venues écouter Donald Trump à Washington ont tenté de changer le résultat des élections présidentielles en attaquant les deux chambres du Congrès au Capitole, personne n’y a vu une volonté populaire d’embrasser le «grand mensonge» de Trump, que les élections avaient été volées ! Après le Capitole, il n’y eut pas de soulèvement populaire et à part quelques sérieuses poches d’irréductibles (y compris ceux qui optèrent pour un ‘audit’ partisan risible mené par des ‘Cyber Ninjas’ en Arizona (**), dont une des conséquences est qu’il faudra remplacer les machines à voter, tellement elles ont été triturées !), le pays vit apaisé. Ce qui est plutôt stupéfiant, par contre, c’est que le leadership républicain épouse toujours très largement les thèses de Trump sur l’élection ‘volée’, afin surtout de ne pas se mettre à dos l’électorat des fidèles de Trump ; ce qui fait qu’ ils sont toujours 56 % des électeurs républicains à croire à la fraude électorale ! Et ce, malgré l’avance de Biden de 7 millions de voix, malgré le fait que plusieurs dizaines de recours légaux ont tous failli, y compris à la Cour suprême de tous les espoirs de Trump et que les officiers responsables des élections, républicains ou démocrates d’ailleurs, ont tous largement déclaré n’avoir aucune raison de soupçonner une fraude généralisée qui invaliderait les dernières présidentielles. Même Bill Barr, l’Attorney General personnellement sélectionné par Trump pour être sa chambre d’écho, a désavoué son patron sur cette question.

J’ai pensé à tout ça en regardant nos propres politiciens cette semaine et en particulier les manœuvres entourant les démarches pour faire évacuer Navin Ramgoolam vers l’Inde, parce qu’atteint de Covid-19. Bien sûr que nous ne connaissons pas tous les détails, mais la prévenance toute particulière du PM, son coup de fil à l’épouse de Navin Ramgoolam, son intervention apparemment personnelle pour faire bouger le dossier d’évacuation, son déplacement à Wellkin pour prendre de ses nouvelles et consulter ses médecins ; tout cela est tellement singulièrement touchant, que cela contraste vraiment gravement avec son attitude agressive et revancharde jusqu’au cocktail du 15 août au haut-commissariat de l’Inde.

En effet, voilà deux leaders de nos partis principaux apparemment irréconciliables qui se découvrent tout d’un coup des atomes, au moins un peu, crochus ! En d’autres temps, on serait tenté de décrire les bonnes prédispositions du PM comme illustrant un plan machiavélique pour «finir» son adversaire. En effet, la perception qui se dégage après une évacuation sanitaire en jet privé au coût de Rs 6,5 millions, alors que le citoyen lambda doit, lui, se contenter de l’hôpital ENT – dont les services sont d’ailleurs régulièrement critiqués par les familles de patients – est dévastatrice. Les mausolées au jardin de Pamplemousses pour certains, le cimetière de Bigara ou l’urne de cendres pour les autres. Sauf pour ceux qui croient que notre élite politique a droit à des égards particuliers, alors qu’ils ne sont que des mandatés du peuple… pour les servir ! Bien sûr qu’il faut reconnaître que chacun est libre de dépenser son argent comme bon lui semble, mais qui nous dira selon quels critères l’État mauricien peut (doit ?) garantir les frais de déplacement de Navin Ramgoolam ?

Ces comportements sont tellement surprenants que s’y sont inévitablement greffés des scénarios divers pour tenter de rationaliser ces improbabilités… Le scénario le plus fréquent prête évidemment à l’Inde et à Modi d’intervenir fortement pour consolider la ‘diaspora indienne’ à Maurice en ne dispersant pas ses voix électorales. Ce ne sera pas la première fois que cela se passe, si cela se passait. Cependant, un autre scénario plausible prête à l’Inde de seulement approuver un rapprochement, ex post facto, sur fond d’égo meurtris, d’espoirs qui s’effilochent, de méfiance chronique et de guerre de succession éviscérant ceux qui s’y voyaient peut-être déjà…

Je ne crois pas avoir beaucoup croisé de délibérations ayant invoqué plus que nos leaders politiques eux-mêmes ces jours-ci ; ces véritables vedettes sur qui on se focalise tellement stupidement. Aux dépens de discussions de valeurs et de principes, de démocratie ou d’éducation, d’économie créatrice ou d’énergie renouvelable. Aux dépens de l’avenir du pays, quoi, ce que nos quelques bonnes longueurs d’avance sur la Guinée, pour agréables qu’elles soient, ne sauraient justifier…

Notre élite politique continuera donc toujours à décider de ce que l’on mérite, comme bon lui semble, n’est-ce pas ?

(*) Il y aurait de quoi partager : la Guinée est le deuxième exportateur mondial de bauxite et possède aussi de riches réserves d’or et de diamants. Pourtant le pays a un PIB/été de 960 $ en 2020 (Maurice était à 8,623 $ pour la même année) (**) https://www.cnbc.com/2021/08/23/ trump-friendly-cyber-ninjas-refused-to-complywith-house-probe-of-arizona-election-audit.html

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