Dette, trou, vaccination et relance

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Ce matin, au Parlement, les explications de Dr Renganaden Padayachy seront attendues par rapport aux chiffres avancés dans le Budget 2021-2022. Ces chiffres sont de plus en plus contestés que ce soit pour la dette publique ou le déficit budgétaire.

Le leader de l’opposition et l’ancien ministre des Finances, Xavier Duval, affirme avoir découvert un trou de Rs 28 milliards qui fera pâlir les Rs 700 millions de Rundheersing Bheenick, qui a fini par concéder récemment que les fonds de la Banque centrale demeurent une tentation omniprésente pour tout ministre des Finances.

S’il y a toujours eu pas mal de spéculations sur les chiffres ou comptes manipulés, il semblerait que le sort réservé aux Rs 28 milliards avancées par la Banque centrale relève clairement d’un maquillage (ou «window dressing») qui fait croire que le niveau de la dette publique est sous la barre des 100 %. Ce qui serait faux car les Rs 28 milliards, au lieu d’être présentées comme une dette, sont présentées comme des revenus !

“Last year, he proudly announced a Balanced Budget by using the trick of accounting for the Rs 60 billion from the BOM as revenue instead of a source of deficit financing. All expert institutions and independent economists have criticized that window dressing”, fait ressortir Rama Sithanen, dans une analyse publiée dans l’express ce matin (lundi 14 juin). Selon Sithanen, “the budget deficit would have risen to 19,3 % of GDP”– et non pas 5,6 % qui relève davantage du mirage que du miracle.

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Pour “accélérer la reprise économique, fomenter la relance et renforcer la résilience”, Renganaden Padayachy mise énormément sur les vaccins. Il le concède dès les premières minutes de son discours-fleuve de vendredi : “La vaccination change la donne. Elle est porteuse d’espoir dans le monde entier.”  Plus tard, le ministre des Finances renchérira face aux journalistes : “S’il n’y avait pas les vaccins, j’aurais présenté un tout autre Budget.”  C’est dire l’importance quelque peu excessive qu’il accorde à la vaccination pour faire revivre le tourisme et redémarrer la croissance et l’économie du pays. 

Si l’on doit accueillir l’ouverture par phases de nos frontières, afin de tenter de faire rentrer touristes et devises, l’on ne peut passer sous silence le problème d’équité par rapport aux vaccins tant au niveau mondial que sur le territoire mauricien. D’ailleurs il y a quelques jours, nombre de Mauriciens ont été surpris de constater que plusieurs pays en Europe ne vont pas accepter les vaccins, pourtant homologués par l’OMS, administrés à Maurice (dont AstraZenecca et Covaxin du Serum Institute of India et Sinopharm d’origine chinoise) pour des raisons qui nous sont étrangères. Cette situation confuse soulève alors la question de réciprocité : est-ce que Maurice va aussi faire une discrimination entre les différents vaccins ou va-t-on tout accepter du moment que les hôtels se remplissent (si tant que les touristes, apparemment en manque de voyage et de liberté, veulent bien rester dans enfermés durant 14 jours dans une prison dorée, selon les conditions de la premiere phase) ? 

Récemment,le sommet du G7 s’est laborieusement conclu avec une promesse de don d'un milliard de doses de vaccins anti-Covid pour les pays pauvres.  Ce n’est pas tant de la charité ou de la solidarité internationale. C’est basé sur le constat cynique que le monde sera protégé si tout le monde, indistinctement, est protégé, pas que les riches. Boris Johnson, du reste, n’est pas passé par quatre chemins pour avouer qu’“en vaccinant plus de personnes dans le monde, non seulement nous aiderons à mettre fin à la pandémie, mais nous réduirons aussi le risque pour la population au Royaume-Uni.”  

Mais cette générosité des pays riches accentue paradoxalement la tension au niveau mondial. Ainsi plusieurs ONG internationales crient déjà à l’arnaque. Car le nombre de doses garantissant l'immunité collective est calculé à 11 milliards. “Si le mieux que puissent faire les dirigeants du G7 est de donner un milliard de doses, alors ce sommet aura été un échec",s’élève Anna Marriott, responsable de la santé publique chez Oxfam.

A ce stade, soit près de six mois après le début des campagnes de vaccination, quelque 2,2 milliards de doses ont été administrées dans le monde, dont 25 % dans les pays du G7. Pas plus de 7-8 % de la population planétaire est vaccinée, selon l'OMS, alors que le taux de vaccination doit atteindre 90% pour garantir une immunité collective ! A Maurice, la barre de 60 % est encore loin, nous sommes pas encore arrivés à un quart de vaccinés : àjeudi, 335 915 personnes ont reçu leur première dose de vaccin alors que 218 336 personnes en ont déjà reçu la deuxième. 

En attendant, on va dépenser des millions pour faire la promotion de Maurice, alors que l’on est divisé sur la vaccination obligatoire et qu’on ne sait toujours pas quand et si on pourra faire une 3e dose…afin de booster nos anticorps face aux virus et ses variants. Les temps sont incertains, l’optimisme est bien, mais l’optimisme béat peut être dangereux. 

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La question de vaccination illustre la face cachée de la mondialisation. Celle qui n’agit pas avec le coeur, qui n’a pas un visage humain. De par les vaccins qui courent dans les veines de ceux qui, comme moi, ont choisi de se faire vacciner, nous confirmons que les vaccins sont devenus des armes géostratégiques. Ce qui motive, en effet, les dons n’est point de sauver des vies ni de mettre fin à la pandémie au plus vite, mais plutôt des intérêts nationaux et stratégiques…Chez nous et aux Seychelles, Indiens et Chinois s’activent et sont des fournisseurs rivaux. 

Autre fait notable : devant le vaccin, tous les pays ne sont pas égaux. Si certains États riches, comme le Canada, en ont tout plein, d’autres, comme Maurice et Madagascar ont plus de mal à mettre la main sur les précieuses doses.Une citation d’un professeur à l’école de médecine de la Pontificia Universidad Javeriana, à Bogota, Diego Rosselli, résume bien la réalité : 

“Si les Américains veulent garder leurs vaccins et les Européens les leurs, au moins nous avons l’option des vaccins russes et chinois...” D’où le nouveau terme : la diplomatie vaccinale. 

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Le rebond de l'économie mondiale depuis le choc pandémique s’accélère certes, mais la reprise est freinée par le manque de vaccins dans beaucoup de pays. Ce qui à son tour pourrait conduire à de nouveaux variants de virus et à d’autres confinements.

A titre d’indication, l'OCDE avance que “la plupart des pays atteindraient leurs niveaux de production d'avant la pandémie d'ici la fin de 2022”,mais ajoute que c’est loin d'être suffisant.

Aussi, le transfert des brevets et des technologies à des fabricants "inexpérimentés" ne seraient pas suffisants pour résoudre la crise sanitaire à temps et pourraient engendrer des problèmes d'approvisionnement en matières premières.

Et pour l'industrie pharmaceutique, ajouter des fabricants, comme Maurice, à un moment où les ingrédients se font rares, présente surtout le risque de gâcher de précieuses ressources…Entre ce que nous voulons faire sur papier et la réalité du monde, il y a un fossé – et sans doute pas mal de drains ! — que le Dr Renganaden Padayachy, avec toute sa bonne volonté, va vite mesurer…

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