La démocratie: on y croit ou pas ?

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On sait quoi faire, en démocratie, face à l’injustice ou le tyrannique. Que fait-on, en autocratie, face à de la mauvaise foi, l’arbitraire et la force supérieure, sans institutions libres pour faire le contrepoids ? 

Aung San Suu Kyi doit se poser cette question ces jours-ci alors que de nouvelles charges sont alignées contre elle par la commission anticorruption de son pays. Car il y a bien une telle commission anticorruption et elle poursuivra maintenant Suu Kyi sous l’article 55 de la loi du pays contre la corruption, pas l’armée… Le journal Global New Light, qui est dirigé par l’État, donc les militaires, dit, selon Reuters, que Suu Kyi «was found guilty of committing corruption using her rank», l’équivalent de l’article 7 de notre PoCA, où un officier de l’État peut «use his office for gratification». Vous noterez évidemment que, selon la parole officielle, Suu Kyi «was found guilty»… avant d’avoir été jugée ! Elle est accusée d’avoir alloué des terres à une fondation charitable qu’elle présidait. Ces accusations, fautil le noter, dans un pays où l’armée restait toute puissante malgré la libéralisation démocratique partielle de 2011, n’avaient jamais émergé avant le coup d’État. 

On se souviendra cependant qu’au départ, c’est-à-dire le 1er février, quand l’armée décidait de son coup d’État militaire et de déposer celle qui avait, en novembre 2020, gagné les élections haut la main, enlevant 396 des 476 sièges en jeu (le parti soutenu par l’armée ne récoltant que 33 sièges) ; le prétexte avait alors été la fraude électorale, ce que la dernière commission électorale récusait d’ailleurs avec force jusqu’en janvier. Les deux premiers chefs d’accusation explicites après le coup d’État avaient été une accusation d’avoir enfreint la loi Covid-19 sur la distanciation physique pendant la campagne électorale et d’avoir aussi illégalement utilisé des talkies-walkies. Plus récemment, l’armée sortait une vidéo d’un industriel qui ‘confessait’ avoir corrompu Mme Suu Kyi avec $600 000 en cash ainsi que quelques lingots d’or.

Les hommes actuellement au pouvoir au Myanmar, pour défendre leur bifteck et leurs privilèges, sont ici en position d’utiliser les armes, d’étaler leur mauvaise foi, d’affronter violemment l’opinion publique clairement majoritaire et de prendre le pays entier en otage. 3 400 arrestations et 750 morts plus tard, on peut encore reprocher à Suu Kyi d’avoir été accommodante envers l’armée sur la question des Rohingyas ou alors s’arrêter, pour le moment, au fondamental et faire respecter la volonté d’un peuple ? La nouvelle commission électorale, nommée par les militaires, la supposée garante d’élections libres, a décidé, fin mai, de dissoudre le NLD, le parti de Aung San Suu Kyi, qui avait pourtant passé 15 ans assignée à domicile pour avoir fait la promotion d’avancées démocratiques dans son pays… 

Le ci-dessus ressemble diablement à la toile de fond et à l’atmosphère menant à la ‘confession’ du journaliste Roman Protasevich à la télévision biélorusse de Loukachenko la semaine dernière, après avoir été kidnappé d’un vol international de Ryanair. Ou à celle existant au Nicaragua ou Daniel Ortega, un sandiniste ayant pourtant combattu le dictateur Somoza, arrête maintenant, sous des prétextes fallacieux, quatre des candidats qui vont s’opposer à lui à la présidentielle de novembre prochain. Ou encore à la situation qui menait aux deux ans de prison de l’opposant Navalny en Russie parce qu’il n’avait pas pu respecter les conditions de son contrôle judiciaire – ayant été à l’hôpital en Allemagne après une attaque au Novichok, réputée organisée par son adversaire principal. Ou enfin aux tentations totalitaires de Biya au Cameroun et de Museveni en Ouganda ou aux actions «gros bras» de Xi à Hong Kong ou aux 7 000 utilisations des vieilles lois coloniales de la sédition par Modi contre ceux le critiquant. (*) 

Ces situations se ressemblent parce qu’elles sont évidemment mues par les mêmes forces : l’ambition du pouvoir ou plutôt la volonté de ne pas perdre le pouvoir, même au prix du non-respect de l’État de droit (et en fait en utilisant souvent une mascarade de de la justice) et des libertés fondamentales des citoyens ; tous redéfinissant le mot «démocratie» selon leurs besoins et selon leur convenance. 

Ce qui est clair sur la question peut s’exprimer comme suit : 

(1). Si on préfère la démocratie, il faut se battre pour, s’engager, s’investir. La démocratie et les avantages citoyens qui vont avec, peuvent s’évaporer par simple négligence. 

(2). La démocratie et l’autocratie ne sont pas à armes égales et sont, en fait, soumises à de fausses équivalences. Les démocraties passent, par exemple, beaucoup de temps à reprocher aux autocraties leurs manquements au niveau des libertés individuelles et du non-respect de l’État de droit. Par contre, vous avez déjà vu une autocratie reprocher à une démocratie de ne pas faire ce qu’elle, l’autocratie, pratique ? 

(3). La démocratie est sur une mauvaise pente depuis quelque temps déjà. Le triomphe de Trump en 2016, il est vrai grâce à l’aberration qu’est le collège électoral, en est l’illustration la plus inquiétante, car les États-Unis ont souvent été perçus comme les gardiens les plus crédibles du concept de la démocratie. C’est ainsi que l’EIU Democracy index s’est encore détérioré en 2020 et que l’équipe suédoise de V-Dem, qui analyse les tendances sur une décade plutôt que d’année en année, confirme que la détérioration générale s’est aggravée.

Ainsi, le pourcentage de la population mondiale vivant en autocratie passe de 48 % en 2010 à 68 % en 2020, même si globalement, on reste plus démocratique que dans les années ‘70 et ‘80. Alors que seuls 6 % de la population mondiale vivaient, en 2010, dans un pays qui s’autocratisait plus, 34 % des habitants de la planète se retrouvent dans cette situation, dans 25 pays, en 2020. Les pays qui sont en situation inverse, c.-à-d. qui deviennent plus démocratiques, sont réduits de moitié, à 16, et ne concernent plus que 4 % de la population mondiale. Des 10 pays dont le régime démocratique s’est le plus détérioré au cours de la dernière décade, on retrouve la Pologne en ‘pole position’, ainsi que le Brésil, l’Inde et la Turquie. Trois nouveaux pays rejoignent ce groupe cette année : le Bénin, la Bolivie et à notre grande honte, l’île Maurice. De ces 10 pays à tendance démocratique négative, seuls trois peuvent encore prétendre être encore des démocraties électorales : le Brésil, la Pologne et Maurice. Il faut noter cependant que V-Dem s’étonne de notre cas et que l’on pourrait sûrement inverser la tendance assez rapidement si les pétitions électorales étaient enfin entendues promptement et de manière crédible, si les lois restrictives de la quarantaine étaient revisitées le plus tôt possible et si la presse et l’opposition n’étaient plus aussi systématiquement boycottées et/ou punies, Parlement compris. 

Notre réputation démocratique serait quand même fondamentale à nos espoirs de relance économique et financière, non ? À moins que nous n’ayons décidé de suivre la voie indienne et chinoise exclusivement, sans même demander l’avis de la population ? 

À ce titre, ce qui s’est passé au niveau des vaccins est peut-être vraiment symptomatique de l’état du monde et de notre situation ? Du moins jusqu’à l’initiative de Biden et du G7 aux Cornouailles cette semaine ?

(*) https://www.v-dem.net/media/filer_public/74/8c/748c68ad-f224-4cd7-87f9-8794add5c60f/dr_2021_updated.pdf

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