Liberté d’expression

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Les propositions de l’Information and Communication Technologies Authority sur le filtrage des réseaux sociaux ont suscité une mobilisation en faveur de la liberté d’expression, qui est une liberté publique, puisqu’elle concerne les rapports entre citoyens et gouvernants. Dans une démocratie authentique, qui ne se résume pas à l’organisation d’élections libres, les libertés publiques ont pour effet d’encadrer l’exercice du pouvoir politique, étant une condition importante d’une économie libre. Mais tout aussi essentielles sont les libertés personnelles, celles qui permettent à l’individu de vivre selon ses choix. 

A première vue, la relation entre liberté d’expression et attractivité économique n’est pas si établie. En Chine, malgré le contrôle des réseaux sociaux par l’État, l’investissement direct étranger (IDE) a bondi de 39% en rythme annuel en janvieravril 2021. En Inde, en dépit des attaques du gouvernement contre la presse, l’IDE a atteint un niveau record de 59,6 milliards de dollars pour l’année se terminant au 31 mars 2021. 

La petite île Maurice, elle, ne peut se permettre d’être aussi illibérale que les deux géants asiatiques. Elle ne dispose pas d’un grand marché domestique ni de ressources naturelles, sauf très peu de ressources humaines, financières et techniques, donc pas d’assez beaux restes pour s’en vanter auprès des investisseurs étrangers. Ses seuls atouts demeurent les institutions de liberté telles que l’état de droit, susceptibles de faire sortir l’économie de l’ornière. 

Si les Mauriciens sont attachés à leur liberté d’expression, c’est parce qu’ils sont protégés par une loi suprême qui est largement inspirée des anciens colonisateurs du pays. La Constitution de l’île Maurice est conçue de façon à limiter les pouvoirs (version française de Montesquieu) et à garantir les droits des individus contre les excès du pouvoir (version anglaise de Locke). Elle est gage de limitation du pouvoir et promesse de respect des droits individuels. 

En l’absence de limites sur le pouvoir de l’exécutif, les entreprises privées sont plus à même de former des lobbies afin de corrompre ce dernier. C’est ce qui explique leur manque d’intérêt pour les enjeux démocratiques. Elles utilisent plutôt leurs rentes pour influencer les dirigeants politiques en vue d’empêcher l’entrée de nouvelles firmes innovantes. Une économie de l’innovation carbure fort à la démocratie. 

L’État a pris le prétexte de l’épidémie de Covid-19 pour renforcer son pouvoir sur la société civile. Or la stratégie nationale de santé publique pour circonscrire le coronavirus ne fonctionnera pas si elle repose uniquement sur le pouvoir coercitif de l’État. C’est maintenant que le gouvernement s’en rend compte avec sa campagne de «Ene sel lepep kont covid». Sans un engagement de la société civile par l’autodiscipline et l’esprit civique, le pays s’ankylosera dans la crise sanitaire. 

L’État ne pourra pas assurer une coopération sociale s’il ne garantit pas à la société son bien le plus précieux, la liberté d’expression, et ses deux totems, les médias et les réseaux sociaux. Ils sont des contrepouvoirs qui aident les citoyens et les entrepreneurs à influer sur le pouvoir exécutif. C’est là aussi une manière de faire pression mais qui est transparente, au contraire des lobbyistes qui agissent dans les coulisses du pouvoir. 

Même si l’on interdit les propos haineux, la censure ne supprime pas la haine, mais l’exacerbe en la rendant souterraine, plus insidieuse et donc plus difficile à combattre. Donner à une quelconque autorité le droit de censurer revient à lui accorder l’infaillibilité. Or nous commettons tous des erreurs, et la seule bonne méthode de les corriger, c’est d’accepter les critiques. L’erreur se détruit d’ellemême, dit Benjamin Constant dans ses «Principes de politique» (1806), quand la discussion est libre. 

La liberté d’expression conduit, par la libre compétition entre les idées, à une sélection optimale des opinions les plus justes. Si «la vérité fera de vous des hommes libres» (Jésus), elle n’existe jamais toute faite. On ne s’en approche que par la critique de ses erreurs et de ses fausses certitudes, par le test de réfutabilité de Popper, par l’esprit critique, fondement du progrès.

Constitutive de la dignité de la personne humaine, la liberté d’expression ne saurait toutefois violer les libertés personnelles des autres, ni créer pour autrui un dommage, matériel ou moral. À tout droit correspond un devoir. Le droit de l’un ne peut diminuer ou effacer le droit de l’autre. 

Mais ce n’est pas au pouvoir politique de contrôler la liberté d’expression. Car il aura tôt fait d’étendre son contrôle de manière à porter atteinte aux libertés personnelles dans la logique d’une autocratie. C’est devant des juges indépendants, qui évaluent l’importance du dommage et fixent les modalités d’une réparation, que doit être mise en jeu la responsabilité de celui qui s’exprime. Pour être libre, l’expression doit être responsable.

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