Réseaux sociaux ou métamorphoses de l’action citoyenne

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C’est un fait indéniable : les réseaux sociaux font trembler bien des régimes.

Ils sont montés en puissance vers la fin de la première décennie du deuxième millénaire. Au-delà de leur fourmillement global, les recherches en sciences sociales s’intéressent à l’agir citoyen, qui se greffe sur cette euphorie technologiste.

Ainsi, depuis l’Occupy Movement contre Wall Street et les soulèvements arabes, le Mouvement sénégalais, les Nuits debout, Gilets jaunes, Indignés, Anonymous,«Printemps d’érables», etc., des chercheurs étudient, pour diverses raisons, depuis plus d’une dizaine d’années, ces phénomènes politiques, sociaux et économiques qui animent les espaces publics par le biais des réseaux sociaux numériques. Ils ont, au fil de leurs travaux et publications, formulé différentes manières de penser l’apport des réseaux sociaux et de la téléphonie mobile dans le bousculement des hiérarchies sociopolitiques et des libertés d’expression des citoyens.

Les débats sur le Consultation Paper de l’Information and Communication Technology Authority reposent sur ces questionnements, dont celui qui nous semble central : les réseaux numériques, les TIC et les médias de manière générale font-ils les révolutions ? Ou encore, quelle est l’incidence de ces outils de communication sur l’action citoyenne et l’ordre établi ?

Ces deux dernières années auront confirmé le rôle grandissant desréseaux sociaux dans les manifestations qui se produisent dans différents contextes: au Liban, en Algérie, au Chili, à Hong Kong, à Bagdad, en Tunisie, en France et… à Maurice. Les populations investissent les capitales pour réclamer de meilleures conditions de vie politique et économique. Pour rappel, au pays de Macron, c’est contre une hausse de laTVA sur les carburants que les Gilets jaunes se sont constitués, alors qu’en Algérie, c’est contre la corruption et contre un cinquième mandat d’un vieux président que les individus se sont largement rassemblés.Au Chili, c’est contre la hausse du prix du ticket de métro et pour militer en faveur d’une nouvelle Constitution… À Maurice, outre la pollution environnementale dans le sillage du naufrage du Wakashio, les citoyens-marcheurs ont brandi des pancartes dénonçant les dynasties politiques, le népotisme, les scandales financiers, la persistance du Best Loser System qui bloque l’émergence de la démocratie, l’absence d’une Freedom of Information Act, l’amendement de l’article 46 de l’ICTA, entre autres. Le point de départ de tous ces mouvements : les réseaux sociaux, dont principalement Facebook ou Twitter etInstagram pour les plus jeunes.

Moult questions animent les chercheurs : comment développer des méthodes pour approcher et prendre en compte la singularité des terrains aussi divers, socialement, politiquement, culturellement, économiquement et géographiquement, que complexes? Le foisonnement des travaux sur la corrélation entre l’agir citoyen et les outils de communication ont permis d’accumuler un certain nombre d’acquis scientifiques.

En voici les principaux enseignements des travaux qui se poursuivent : -

1) Les réseaux sociaux offrent de nouvelles modalités aux rapports sociaux, non seulement entre les individus mais aussi entre les groupes organisés de la société, dont les diasporas. Ce qui fait qu’ils occupent de plus en plus une place prépondérante dans la gestion des affaires publiques. Il devient alors important de saisir«l’impact du phénomène tant au niveau de la libération de la parole publique qu’au niveau de la gouvernance démocratique du pays».

2) On ne peut plus parler uniquement de «révolutions Facebook», car les représentations qui contribuent à construire ces événements dans les médias à travers le monde ont été largement reprises et mises en circulation sur plusieurs types de dispositifs, que cela soit des plateformes de participation et de contribution ou sur des messageries sécurisées (Signal,Telegram, entre autres, surtout depuis les alertes d’interception relatives à WhatsApp). Ainsi, à Hong Kong ou à Istanbul, les messageries et des applications ont été spécifiquement constituées pour être téléchargées dans le dos des autorités. Ainsi les cyberactivistes se passent des mots d’ordre, accompagnés d’images et de contenus repris aussi des médias d’information «in real time».

3) Que cela soit pour réclamer une nouvelle Constitution, un renouvellement des personnels politiques ou bien pour défendre de nouvelles approches économiques, les mots d’ordre et les mobilisations ont souvent comme point de départ des images ou des mêmes (via principalement des vidéos ou bien des photographies) qui sont lourdes de symboles – qui sont ensuite repris à la fois dans les cortèges et dans les réseaux.

4) Il existe de nos jours un «magma informationnel». Comment alors survivre dans une abondance communicationnelle ? D’où l’importance de chercher à identifier l’origine des sources pour en apprécier l’exactitude et la véracité des infos et des posts. L’émotion et les «infox» (fake news) envahissent facilement l’univers des médias sociaux au détriment de l’information factuelle et de la recherche de vérité des journalistes professionnels. Les travaux révèlent qu’un tiers des usagers des réseaux sociaux, qui se cherchent un rôle social, n’hésitent pas à retransmettre des informations fausses tout en sachant qu’elles sont factices.«Une question de plaisir ressenti (…) l’émotion semble l’emporter sur la vérité.»

5) La multiplicité de supports matériels numériques (smartphones, tablettes, ordinateurs et autres écrans tactiles) où l’usager peut trouver l’information augmente, alors que la communication non médiatisée par la technologie devient un bien rare.

6) Il y a aussi des Facebookeurs/Youtubeurs/TikTokeurs qui sont prêts à sacrifier leur vie privée sur l’autel de l’audimat en pensant gagner l’estime de leurs semblables, ou qui pensent «naïvement» pouvoir offrir un travail journalistique alternatif en se la jouant solo.«Imbus d’eux-mêmes, ils aspirent à être reconnus, à être lus, vus, écoutés et appréciés, à susciter l’attention d’un large public, ce qui peut rassurer les personnes qu’elles existent bel et bien aux yeux des autres (…) Il existe un vertige narcissique incontestable à se sentir apte à faire écho, à laisser refléter dans le miroir que nous sommes les multiples facettes de cet inconscient à la fois indomptable et répétitif.»(Fain & Marty, 2013), dans les Metamorphoses de l’action citoyenne.La thèse cartésienne «je pense, donc je suis» qui prône la réflexion est substituée par une autre exigée par la réalité actuelle numérique en l’occurrence «Je vois et je suis vu, donc je suis.»

7) La quête de la visibilité citoyenne chez certains politiciens ou simples citoyens serait intimement liée au désir de la notoriété,«une soif de passer d’une personne méconnue à une autre célèbre et de gravir l’échelle sociale en bravant parfois l’éthique et les interdits sociétaux».

8) Plus d’une étude ont démontré que malgré un certain engagement citoyen numérique qui se traduit par des publications, des réactions, des signatures de pétitions ainsi que de virulentes dénonciations, la mobilisation citoyenne peine à dépasser le stade de sensibilisation. Car chacun a peur de perdre ses privilèges dans la vie réelle alors que dans son rôle virtuel, on se sent investi d’un pouvoir illimité comme sa connexion. Selon Michel Offerlé (1996), il existe trois principales ressources qui produisent la force d’une mobilisation sociale : le nombre de personnes mobilisées, les compétences de ces dernières et le recours au scandale. Si les critères de la quantité et des dénonciations scandaleuses sont remplis, celui des compétences l’est moins…

9) Certains États comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Éthiopie exercent un contrôle massif sur les réseaux sociaux. Le rapport de la Freedom House fait du reste état que, sur les trois milliards de personnes qui peuvent accéder à Internet, la moitié d’entre elles vit dans un pays où leur activité en ligne peut leur valoir des poursuites judiciaires, des arrestations, voire des assassinats…

Conclusion : au final, si la cité grecque incarnait surtout le déplacement spatial du pouvoir, notamment du palais au centre de la ville, centre choisi et défini par les citoyens, par leurs débats et par leur volonté collective, le cyberespace, lui, demeure pour l’heure un déplacement de la sphère publique à un ensemble de sphères publiques virtuelles qui se chevauchent et où les données et les interprétations sont confrontées dans un débat ouvert sans tenir compte de l’espace et du temps. S’il est certain que le numérique devient le lieu privilégié d’une contestation efficace de l’autorité politique, et qu’il a engendré une culture de la résistance politique, en offrant la parole à ceux qui ont rarement eu l’occasion de l’avoir dans le passé (l’exemple de la diaspora saute aux yeux), il faudrait s’attendre à ce que ceux qui brident l’information et bloquent les ondes envahissent eux aussi le cyberespace pour mener une vraie guerre.

Pour leur survie. Chez nous, la guerre a déjà éclaté…

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