Vaccins, brevets et milliards

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La tragédie indienne aura peut-être contribué à mettre fin à la folle course aux vaccins anti-Covid-19. La bonne nouvelle de cette semaine : les États-Unis sont désormais favorables à la levée, certes partielle, des protections de propriété intellectuelle pour les vaccins. Ce qui pourrait mettre fin au chaos pandémique avec des pays riches qui se constituent un stock supérieur à leurs besoins alors que les nations défavorisées, comme Maurice, sont en manque du précieux sérum. L’OMS et son programme de partage Covax ont démontré leur impotence. L’agence onusienne a livré moins de 50 millions de doses dans… 121 pays contre un objectif de deux milliards en 2021.

L’administration Biden, qui avait promis de favoriser un retour au multilatéralisme, entend ainsi accélérer la production et la distribution de vaccins à travers le monde, quitte à froisser le puissant lobby pharmaceutique. L’objectif avoué est de contrer la pénurie qui affecte particulièrement les pays pauvres. Mais ceci a aussi à voir avec le fait que trois des principaux vaccins ont été développés par des entreprises américaines, Johnson & Johnson, Moderna et Pfizer… Les États reprennent le flambeau de la diplomatie du vaccin mise à mal par la déroute indienne.

Cela fait de longs mois que les pays du Sud, menés par l’Inde et l’Afrique du Sud, se battaient, au sein de l’OMC, pour la levée des brevets afin de démocratiser la production et la distribution des vaccins. Mais les pays du Nord et les laboratoires privés, pétris de l’esprit capitaliste, refusaient systématiquement, et ce, même si des milliers de morts se ramassaient à la pelle.

Loin d’être un virus vertueux, le Covid-19 aura permis, d’une part, de démaquiller les relations internationales et, de l’autre, d’en exposer les limites. Le repli nationaliste, qui est un réflexe tactique, ne peut aller de pair avec l’orientation stratégique d’un pays ou continent évoluant dans un environnement mondialisé – de plus avec un virus et de multiples variants qui ne s’arrêtent pas aux frontières.

Au départ, les pays du Nord ne voulaient manifestement pas que les besoins des pays du Sud (afin que ceux-ci puissent développer leur propre stratégie vaccinale) soient assouvis. Ils préféraient se gargariser du concept de l’aide au développement pour garder la main haute. Pourtant, il était clair qu’il fallait repenser et repanser les liens pour pouvoir vaincre collectivement la pandémie. «La crise du Covid-19, plus grave crise sanitaire mondiale depuis un siècle, nous oblige à repenser la notion de solidarité internationale», militait, il y a deux semaines, l’économiste anticapitaliste Thomas Piketty, dans une chronique au Monde. Son appel a été entendu ; la France et le reste de l’UE se disent prêts à soutenir l’initiative Biden.

En démocratisant l’accès aux vaccins, l’Occident reconnaît, malgré les réticences des uns et des autres, qu’une vision mercantiliste du monde ne protège pas contre le virus – surtout à un moment où plusieurs scientifiques se disent en faveur d’une troisième dose afin de se prémunir contre les nouveaux variants du Covid-19. Principale raison pour laquelle le G7 veut finaliser une stratégie pouvant fournir le plus de vaccins sûrs et efficaces au plus grand nombre de personnes, et ce, le plus rapidement possible. N’en déplaise au Big Pharma, qui, sous Trump, se croyait plus puissant que les gouvernements. À Washington, DC, l’on se fait fort de préciser que l’administration Biden croit toujours fermement aux protections de la propriété intellectuelle, mais qu’exceptionnellement «pour mettre fin à cette pandémie, on soutient la levée de ces protections pour les vaccins contre le Covid-19». À circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles : le vaccin est en passe de devenir enfin un bien public mondial, comme l’information. Tant mieux.

***

Parlons de milliards encore, mais cette fois-ci de milliards de roupies, générés par un trafic illicite. De l’héroïne et du haschisch, d’une valeur de plus de Rs 3 milliards, saisis. La nouvelle fait frémir plus d’un en raison de la valeur marchande de cette saisie record. Si c’est que la partie visible de l’iceberg, alors les milliards générés par le business lucratif de la drogue ont dû s’infiltrer partout et corrompre, pas qu’au Champ-de-Mars. Malgré les législations, les institutions, dont l’Integrity Reporting Services Agency du discret Paul Keyton, l’«Unexplained Wealth» gagne du terrain.

Alors que le déficit budgétaire se creuse, tant de milliards passent à travers les filets de l’État pour plusieurs raisons, sans être intégrés dans le calcul du PIB mauricien.

Une réponse parlementaire en 2016 et une interview que nous avait donnée l’ancien gouverneur de la Banque centrale, le 10 septembre 2018, apportent, selon nous, quelques éléments de réponse pouvant faire repartir le débat sur l’économie parallèle de la drogue.

Au Parlement, 5 juillet 2016. À une question du député Osman Mahomed, le ministre des Finances, Pravind Kumar Jugnauth, explique pourquoi il est contre le remplacement des billets de banque, tel que préconisé par le gouverneur de la Banque centrale, Ramesh Basant Roi, qui ambitionnait de freiner l’économie parallèle.

À l’époque, Pravind Jugnauth avait expliqué qu’il était contre le remplacement des billets, notamment les billets de Rs 2 000 et Rs 1 000. « The Bank of Mauritius has estimated that the proposed new family of banknotes would cost around Rs 600 m. Pursuant to section 36 of the Bank of Mauritius Act, currency notes to be issued are determined by the Central Bank after consultation with the Minister of Finance. I have already conveyed to the Bank of Mauritius that I do not support its proposal to issue a new family of banknotes», soutient Pravind Jugnauth (ref : page 73 du Hansard du 5 juillet 2016).

À la fin de son mandat, nous avions alors posé la question, parmi beaucoup d’autres, à Ramesh Basant Roi (interview parue le 10 septembre 2018). Extraits de cette interview :

It appears that the Rs 2 000 banknote is the most counterfeited. Does this denomination need to be dropped from the current and future family of banknotes?

(...) An objective analysis of the composition, structure and usefulness of certain denominations of our coins and banknotes currently in circulation would lead you to a few constructive conclusions. I have done it and I cling tenaciously to the conviction that the Rs 2 000 banknote must be done away with once for all.

How would you justify the elimination?

Mauritius had introduced the Rs 2 000 banknote at a time when Internet banking – that allows for small and large value payments and settlements between private individuals, companies and between banks – did not exist. That the Rs2 000 banknote was convenient for handling of cash in bulk was the only motivating consideration for its introduction. If that was the only justification for having this banknote, given the ubiquity of Internet facilities across the country, electronic transfers and payments for transactions are indeed superconvenient. They simply require an effortless click of the mouse. Hundreds of millions of rupees are electronically transferred from one party to the other; they are funds backing legal transactions taking place in the country every day. As much as Rs 3 trillions of transactions, equivalent to six times the GDP of Mauritius, are settled electronically each year.

You seem to still stick to the view that the entire family of banknotes in the country must be replaced. Would you mind enlighten our readers on your justification?

Indeed, yes. In the first half of the 1990s, the G8 had an understanding that the rising tides of the drug business and money laundering coupled with the easy access of people to sophisticated techniques of reproducing documents worldwide, banknotes and the security features must be updated every 7 to 8 years. We have a family of banknotes that has not been replaced for nearly 20 years. In fact, a few inconsequential changes have been made to the security features and we moved from paper to polymer. Essentially, the character of the banknotes has remained those of the ‘‘garden variety’’. There is no single and valid argument that goes against a new generation of our banknotes. I don’t see any.

I had made the following disturbing observations in 2015: banknotes and coins in circulation had been growing and continues to grow by more than 10 per cent per annum despite the sluggishness of the economy. Why? It seems there has been a remarkable shift in our economy from making and selling goods to manipulation of money. The money culture was booming – an outward sign of an inner sin. With the growing popularity of credit cards, debit cards, phone banking, Internet banking that allows for transfer of funds from one party to the other and other electronic facilities for large value payments and settlements, anybody would have expected the growth rate of currency in circulation to decline as is evidenced in other parts of the world. Why should the growth of currency in circulation in Mauritius continue to remain so high yearin and yearout? It’s very telling. I need not elaborate.

If we decide not to be false to ourselves and false to everybody else and we do want safe and quality banknotes that speak well of our jurisdiction, I would suggest that the current family of banknotes and coins is completely recast and rationalised, not only as a retaliation against the surge of counterfeiting and money laundering but also because of incongruities in the structure of our currency in circulation. It’s messy and it speaks poorly of the issuing authority of a country that is at the centre of a developing financial centre.

I recall a figure of Rs600 million was mentioned in the National assembly. Does it cost that much to replace a family of banknotes ?

I was on mission overseas at the time. I was myself flabbergasted after I was made aware of the phantasmagorial figure. The figure was a construction; it was calculated on the basis of surreal artefacts. Guys, when you find turkeys in your immediate surroundings at your workplace, never try to soar like an eagle. You will discover birds of ill omen hovering over your head.

(...)

On avait aussi abordé la taille de l’économie parallèle que la MRA estimait à Rs 35 milliards. La réponse de Ramesh Basant Roi demeure édifiante : I told you about the more than 10 per cent annual growth rate of currency in circulation. The underground economy and, importantly, money laundering activities keep swallowing high denomination banknotes in the country. I would tend to believe that the size of the underground economy is quite larger than Rs 35 billion…

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