Au pays de l’Oncle Joe et de Tantine Kamla

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« It’s time to put away the harsh rhetoric. To lower the temperature. To see each other again. To listen to each other again. To make progress, we must stop treating our opponents as our enemy (...) to everything there is a season – This is the time to heal in America. »

Joseph Robinette Biden Jr. «Acceptance Speech», hier dans le Delaware.

Le peuple américain a pris son temps, a douté, mais a fini par s’exprimer. Quelque 74 millions ont choisi de virer, après un seul mandat, le couple populiste et isolationniste incarné par Donald Trump et Mike Pence, et de placer le duo inédit Joe Biden-Kamala Devi Harris à la Maison-Blanche. C’est une vraie rupture avec les quatre dernières années, ponctuées par une doctrine antagoniste, l’America First. C’est un jour nouveau pour la démocratie américaine – et celle du monde.

Que ce soit dans le fond ou dans la forme, l’Acceptance Speech des deux démocrates élus vient souligner le contraste qui existe entre leur vision des States et de la gouvernance mondiale avec celle du 45e président, qui est sans doute le plus spectaculaire accident de la riche histoire politique des États-Unis.

La chute de Trump illustre que la démocratie n’est pas une fin en soi, gravée dans le marbre. Elle demeure un processus, un mouvement perpétuel. C’est aussi et surtout un acte de foi, qui dépend, avant tout, des citoyens-électeurs, qui peuvent, sur la force de leurs convictions ou pas, changer un puissant système, quel qu’il soit ; qui peut renverser la force du mal, qu’elle soit incarnée par un milliardaire fou comme Trump, ou par des réflexes d’un passé raciste, où certains pensaient détenir plus de droits que d’autres.

Le ticket Biden-Harris représente la victoire des faits sur les fake tweets, de la science sur l’obscurantisme et la gestion hasardeuse du coronavirus, de la diversité sur le racisme, la division et le populisme. C’est aussi la promesse de construction de ponts et passerelles au lieu de l’érection des murs et des frontières. Qu’on soit démocrate ou républicain, libéral ou conservateur, c’est vraiment une belle victoire, qui redonne confiance à la diversité et au multilatéralisme, comme des rayons de soleil qui viennent transpercer un monde sinistre, où l’on perdait espoir, à cause des limites de la démocratie comme système de gouvernance.

Dans les années 1960, quand Shyamala Harris, la maman de Kamala (prénom qu’on prononce aussi comme Kamla, connu dans l’imaginaire mauricien, entre autres, en raison d’une chanson engagée du groupe Latanier), quitte le Sud de l’Inde en quête d’un avenir meilleur, elle ne pouvait pas s’imaginer que sa fille serait la première femme viceprésidente des États-Unis, mais Shyamala savait, au fond d’elle, pour avoir fait ce choix d’immigration, que c’était, sans doute, l’un des rares pays au monde, où l’on est jugé sur la méritocratie, la persévérance, et l’effort – et non pas sur la couleur de sa peau, sur ses origines, croyances ou appartenances, voire sur son accent ou son compte en banque. Ce qui n’est guère possible, même en 2020, dans l’Inde de Modi ou dans l’île Maurice de Jugnauth.

Si Joe Biden, qui aura 78 ans dans une quinzaine de jours, est le plus vieux président élu des States, il a su, en choisissant sa colistière Kamala Devi Harris, opérer l’un des plus beaux changements démocratiques depuis Barack Obama. Comme je l’avais déjà écrit en éditorial, je ne dirais pas événement sans précédent puisqu’avant la sénatrice Kamala, il y a eu Geraldine Ferraro en 1984, Obama en 2008, mais c’est bien la première fois qu’une femme non-blanche, fille d’immigrés ayant des racines indiennes et jamaïcaines, se voit ainsi propulsée sur le devant de la scène, longtemps après Rosa Parks. Cela apporte une jolie contradiction dans cette Amérique, à l’ère de Trump, et secouée par la mort de George Floyd.

Kamala Devi Harris, 55 ans, s’avère un puissant symbole, sur lequel le reste du monde pourrait s’appuyer pour effectuer des changements démocratiques. Y compris chez nous où la caste Vaish s’est réservé le privilège premier-ministériel. Et avec Biden, qui a dit qu’il ne souhaite faire qu’un seul mandat, Kamala se retrouve en position de force pour l’élection présidentielle de 2024 !

Kamala n’est pas du genre à faire dans la dentelle, ou de sourire comme un vase à fleurs ambulant. Cette femme intelligente, pugnace, mais toujours souriante, avec un gestuel qui nous rappelle l’Inde ou Maurice, n’avait pas pris de gants contre Biden lors des primaires démocrates. Mais Biden, au lieu de lui en tenir rigueur, a apprécié son style, sa combativité, ses idées.

Heureusement pour elle que Kamala n’est pas née à Maurice. Elle aurait été victime, comme beaucoup d’entre nous, d’un système électoral désuet et n’aurait pas pu briller comme elle brille aujourd’hui aux États-Unis. Elle serait restée au ras des pâquerettes, en compagnie de celles qui doivent danser au rythme des propriétaires des partis (et/ou de dynasties) traditionnels.

Le 23 mars 2008, sous le titre Si Obama était mauricien, j’écrivais : «Encore heureux que Barack Obama ne soit pas issu du terroir mauricien. Avec un patronyme inconnu, de surcroît issu d’une union mixte, il aurait eu bien du mal à obtenir un rôle auprès d’un des trois ou quatre principaux propriétaires de parti politique. Qui sont comme mandatés à vie pour valider le profil ethnique de nos hommes publics : du simple conseiller de village au président de la République. Derrière les mots d’Obama, il y a une vision, derrière cette vision, un idéal pour l’égalité des chances à tous. Derrière ceux de nos principaux leaders politiques, il y a du vent. Et de piètres conseillers !»

Aujourd’hui, quand l’on voit un Pravind Jugnauth et son risible ministre de la Culture, qui tentent maladroitement de brimer la liberté d’expression, incluant celle de marcher avec des pancartes, alors même que l’on est censé célébrer les lumières du Divali, l’on ne peut que conclure qu’en 12 ans Maurice a reculé, un peu comme les States ont reculé depuis que Trump avait remplacé Obama. Mais aujourd’hui les States avaient choisi de sortir de la logique électorale qui enferme et de s’ouvrir au monde en évolution, celui qui a compris qu’il y a des challenges transnationaux, comme le Covid-19, le changement climatique ou le terrorisme, qu’on ne peut que surmonter collectivement – et non pas en isolation. Si Trump était la raison principale qui rendait les States moins ouverts comme pays, Uncle Joe et Kamala Harris viennent aujourd’hui nous rappeler que cette démocratie reste, malgré tout, celle qui devrait inspirer le reste du monde, à bien des égards, sur le plan démocratique et électoral. Si tant que nous voulons aller vers le progrès social et sortir, enfin, des siècles de préjugés basés sur la religion et le castéisme – et chez nous sur le désuet Best Loser System.

Sur le plan personnel, je suis rassuré que mon fils, Sami-Lee, grandisse là-bas, sur la côte est des States, désormais hors de l’influence des Trump de ce monde, et sous la lumière des pionniers comme l’Oncle Joe et Tantine Kamla qui ont du pain sur la planche pour défaire le populisme inquiétant (le Trumpisme), dont on n’a pas fini d’entendre et de voir les méfaits…

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