La soupape et la chaleur

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Sept semaines, ou bientôt deux mois, après la marche historique du 29 août à Port-Louis, qu’advient-il du mouvement citoyen qui est descendu dans la rue ? Certes il y a eu, entretemps, la marche du 12 septembre, tout aussi effervescente, à Mahébourg, avec l’épave du Wakashio en toile de fond. Mais, depuis, il semblerait que la société civile s’est à nouveau assoupie, la chaleur aidant, et, aussi et surtout, faute d’autres initiatives citoyennes pouvant galvaniser la masse contre un régime politique manifestement accapareur, gourmand, dépensier, et outrancier. Le gouvernement se retrouve désormais sans partenaire (avec Collendavelloo et son ML en retrait) et persiste à caser des individus qui s’amusent avec les fonds publics alors que le pays, lui, s’appauvrit. Çà et là l’absence criarde de méritocratie et de capitaines éprouvés dans plusieurs secteurs stratégiques – le «record» n’est pas forcément détenu par la Mauritius Tourism Promotion Authority – fait que les décideurs politiques et leurs nominés béni-oui-oui, souvent rejetés par l’électorat, obéissent à des logiques autres que celles imposées par le bon sens, les données empiriques et l’esprit cartésien. 

Il serait malavisé de minimiser les effets du confinement et de la longue fermeture des frontières sur la population d’un pays comme Maurice, qui dépend largement du flux touristique, des services financiers, et du mouvement de conteneurs. Les tendances économiques, comme le déficit de la balance commerciale (de l’ordre de Rs 120 milliards en 2020) qui se creuse d’année en année, et la chute brutale du Produit national brut par 14,2 % au moins, la déplétion du Special Reserve Fund et la hausse de l’inflation ont forcément un impact psycho-pathologique sur la population. 

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On peut comprendre que les autorités sous pressions multiples préfèrent positiver et agiter la carotte de la reprise économique programmée en 2021, avec une croissance de 9,9 %, mais au fond, personne n’est dupe – encore moins le FMI qui refuse de cautionner la tentative du ministère des Finances et de la Banque centrale de maquiller les chiffres, en présentant, dans le dernier Budget, le financement du déficit de Rs 60 milliards comme un… revenu de l’État. Sur le plan local, le régime peut certes noyauter les institutions publiques ou créer toutes sortes de Special Purpose Vehicles, mais aux yeux de la communauté internationale, il s’avère autrement plus difficile de jouer aux prestigitateurs. 

La vérité, alors que certains continuent à chanter et à jouer du violon sur le pont, c’est que nous sommes en train de sombrer dans une crise qui sera durable et pénible. Cela prendra du temps avant de remonter à la surface, de se refaire une place au soleil, à la fois comme destination touristique incontournable ou comme centre financier irréprochable, car l’incertitude planera encore longtemps. Du moins tant qu’il n’y aura pas de vaccin commercialisé, et/ou aussi longtemps que le couvre-feu sera d’actualité en Europe, et que Maurice restera sur la liste noire de l’Union européenne, ou la liste grise de la FATF. 

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Face au tableau sombre de l’économie et ses inévitables effets sociopolitiques, qui peuvent facilement empirer malgré les milliards décaissés par le gouvernement, et face à un régime soutenu seulement par, au départ, un peu plus d’un tiers de la population, et, enfin, face à une opposition qui n’incarne pas le changement désiré, ils sont nombreux les marcheurs du samedi à attendre une autre manifestation d’envergure ou des changements apportés par rapport à leurs cris de rue. Si les pertes d’emplois s’accélèrent, en raison du contexte international, le gouvernement aura intérêt à lâcher du lest, en écoutant les citoyens et en respectant le droit de la diaspora à avoir voix au chapitre du pays bien-aimé. 

Jusqu’ici, l’hôtel du gouvernement, avec une police et une MBC à ses ordres, a réagi contre ceux qu’il considère comme ses adversaires. Par exemple en essayant de discréditer Bruneau Laurette, ou en jouant la partition, politisée, du père Grégoire contre celle, vitriolique, du cardinal Piat, ou en fermant les portes du Parlement. Mais il ne s’agit pas d’un match de foot. La partie se joue ailleurs. Sur le terrain, dans la rue, pas dans les arcanes du pouvoir, encore moins sur les réseaux sociaux. 

Aujourd’hui, il suffit de regarder autour de vous. Nous avons entamé le dernier trimestre de 2020, mais il n’y a, dans l’air, aucune perspective de fête, aucune envie de célébrer quoi que ce soit. L’insouciance et la bonne humeur liées aux vacances et aux fêtes de fin d’année ont laissé leur place à la contrariété et aux frustrations. Les marches citoyennes sont devenues une échappatoire à bien des égards. Elles sont la grande soupape de sécurité des frustrations sociales de notre époque. Il ne faut surtout pas les brimer, en cette période, où la température monte.

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