Que renferme le Wakashio?

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A l’heure où nous nous interrogeons sur les conséquences économiques et sociales du Covid-19 et d’un éventuel rebond de l’épidémie ; où nous nous demandons si une nouvelle espérance pourrait jaillir de ce drame qui nous submerge et qui met constamment à mal les initiatives et teste les limites de la résilience étatique et citoyenne, le déversement décalé de hydrocarbures dans les lagons autour de Mahebourg après le naufrage du Wakashio a mis en visibilité d’autres pans de notre vulnérabilité et a ouvert un autre front dans la gestion de la crise pour les pouvoirs publics.

Avant tout, le Wakashio, pur produit du gigantisme maritime, nous rappelle que les symboles du monde capitaliste sont toujours présents à l’heure où nous étions plusieurs à prendre la liberté de rêver d’un autre monde post pandémie et où nous assistions aux soubresauts d’une prise de conscience écologique globale. Le réveil a été brutal.

La menace est arrivée de la mer et s’est nichée de manière instable sur Ros Zozo. Un pêcheur de la localité, dans un excellent entretien dans ce même journal, en comparant le naufrage du Wakashio à celui du MV Benita, a éclairé de manière lumineuse les enjeux :  sann-la inn tomb enn plas ki inpé lwin. On appelle ce lieu Ros-Zozo. C’est le pire endroit où cela pouvait se produire (…). Ce ne sont pas des récifs plats. Il y a des dizaines, des centaines de rochers et coraux immergés. (…) En plus, quand son réservoir s’est cassé et a provoqué la fuite d’huile, celle-ci a été emportée par un mauvais courant qui a tout poussé dans le lagon.

Jusqu’à lors, nous étions relativement tranquilles. Après les premières semaines chaotiques, la situation a été très bien gérée : Un protocole robuste et remarquable de détection et de prise en charge des cas suspects et des malades a été mis en place, largement rodé et éprouvé dans la gestion d’autres épidémies locales ou régionales. Le suivi épidémiologique via le contact tracing, la mise en place d’un triage pour filtrer les arrivées et de manière générale, la réponse administrative a été au rendez-vous et a démontré un savoir-faire incroyable des hommes et de femmes dans cadre de leurs missions quotidiennes. La fermeture quasi-totale des frontières a également contribuée à l’arrêt de l’hémorragie. Sous la protection de cette barrière organisationnelle, la vie a repris son cours avec la préparation de la sortie de crise, les affaires courantes, les scandales, les polémiques, les controverses, de mécontentements palpables. Protégés temporairement de cette menace virale, une nouvelle renormalisation de la vie quotidienne s’est néanmoins opérée dans notre île coupée physiquement de l’extérieur. 

En venant percuter out of the blue nos récifs, le Wakashio a percuté de plein fouet une barrière physique qui nous protégeait jusqu’à lors en nous permettant de profiter de nos lagons et d’y gagner nos vies sans trop se risquer à la perdre. Cette bulle de confort a volé en éclat et la crise s’est installée. Elle a violemment submergé, déstructuré et introduit brutalement une césure dans les habitudes et les modes de fonctionnement de multiples acteurs.

Il serait futile de prétendre à l’exhaustivité mais 3 temps peuvent être identifiés dans la cinétique de cette crise : le choc, le dérèglement et la rupture.

Le choc

Pendant plusieurs jours, au début du naufrage, les messages ont été plutôt rassurants de la part des autorités : Le MV Wakashio ne peut pas couler... Le bateau est déjà assis sur le fond de la mer, il ne peut pas aller plus loin que ça. Est-ce l’image inoffensive du MV Benita qui nous a collectivement endormi comme le dodo lors de l’arrivée des hollandais dans l’île? Ensuite l’impossible s’est imposé[1]: un déversement majeur de hydrocarbures qui a paralysé les autorités et les certitudes les plus enracinées sous le regard ébahi du monde entier. 

Il ne s’agit pas ici d’une critique des autorités. Il s’agit selon nous, d’un point de repère, voire un principe immuable de toute crise majeure : le choc qui ébranle les édifices les plus robustes et qui laisse sans moyen. Chaque mauricien, l’a ressenti dans sa chair, qu’il habite à Mahebourg ou à Paris, qu’il soit un gouvernant ou un travailleur. La mer est une partie intégrante de l’ADN du mauricien.

Pour le gouvernant, comme le fait ressortir Patrick Lagadec[2], c'est le fait immédiat, massif et inacceptable;  c'est la perspective d'un long combat. Et aussi, le risque d'un enchaînement de crises après la perte d'une position que l'on pensait sûre, ou qui tenait lieu de verrou de sécurité : La stratégie de relance touristique bâtie autour du concept de Covid-Free Island était battu en brèche. Back to the drawing board auraient dit les anglo-saxons.

Le dérèglement : les conduites habituelles de l’action mises à mal

Après ce choc initial, tout s’est emballé mais l’intelligence a repris place pour répondre aux urgences multiples imposées par cette situation chaotique qui évoluait d’heure en heure avec son lot de messages contradictoires, d’incompréhensions et de désordre.

Tout d’abord par l’intelligence collective et créative de toute la population pour la confection des oil booms et par une mobilisation sans précédent des forces vives et des organisations diverses et variées. Une solidarité sans précédent s’est aussi installée sur les réseaux sociaux. Sans attendre les consignes des autorités, les appels se sont succédés pour venir mettre littéralement les mains dans le cambouis. Le don des cheveux des femmes pour la confection des bouées est un marqueur majeur de ce bouleversement sans précédent. Qu’est-ce que je peux faire de là où je suis et avec les moyens dont je dispose ? La débrouillardise et le ranne service du mauricien ont pris tout leur noble sens, au détriment parfois, de leur propre santé.

Pour les autorités, après la déflagration, il a fallu partir de la feuille blanche pour élaborer la réponse pertinente. Les appels à des experts techniques et juridiques se sont succédés afin de se faire accompagner dans cette situation complexe. Il a fallu également ruser d’ingéniosité pour essayer de reprendre la main- sans se discréditer et sans se délégitimer- sur la cinétique des évènements qui est vite devenue incontrôlable. Nous pouvons en citer quelques exemples non exhaustifs que nous ne détaillerons pas ici : perte de la main sur la communication de crise (une des grandes réussites de l’épisode Covid-19 ), une déferlante médiatique et appels tous azimut sur les réseaux sociaux contre le gouvernement et le pouvoir nouvellement en place, le renvoi de la patate chaude entre les institutions chargées de ces questions, les déstabilisations politiques nombreuses et variées flairant l’aubaine d’un gouvernement sonné et acculé.

La rupture

L’émergence de nouveaux visages est un marqueur majeur de cette crise. La descente massive dans les rues de Port-Louis et de Mahebourg restera dans les annales de l’histoire de la République. Drapé par des dizaines de milliers de personnes, le quadricolore a pris une dimension politique incontestable dans cette quête de réappropriation du bien commun. L’émergence de conférences citoyennes est une bouffée d’air frais qui tranche avec les débats habituels insipides et partisanes. La mise en visibilité de la diaspora et de ses aspirations a permis une nouvelle forme de communion entre ceux qui sont sur place et ceux qui sont loin. Cette communion préfigure une nouvelle étape dans la constitution de la nation.

Conclusion

Comme le disait Edgar Morin, un des grands penseurs de la complexité, le développement, l'issue de la crise sont aléatoires non seulement parce qu'il y a progression du désordre, mais parce que toutes ces forces, ces processus, ces phénomènes extrêmement riches s'entre-influent et s'entre-détruisent dans le désordre.

Bien malin est celui qui pourra prédire, avec certitude, l’aboutissement de cette crise. Elle appelle néanmoins à faire preuve d’humilité, à la fois individuelle et collective, dans l’appréciation de la chronologie cognitive des évènements.

Le Wakashio, ou du moins ce qu’il en reste, renferme, sans nul doute, les graines d’une nouvelle vision. A nous de nous en saisir collectivement.

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