N’assassinons pas l’humour

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Un Mauricien qui fait une blague de mauvais goût, entre amis, dans un cadre privé : c’est assez courant chez nous. Cela demeure une blague, avec l’intention de faire rire, un peu comme quand Trevor Noah se moque de l’accent chantonnant des Indiens quand ils parlent anglais.

Maintenant, si on déplace, avec méchanceté, ce genre de plaisanterie de son cadre originel afin de le livrer, sans cadrage aucun, à la vindicte populaire, cela va immanquablement choquer, irriter, enflammer la Toile. Dans notre pays étriqué, où l’on cultive toujours, (même si peut-être en moindre quantité), la canne et les préjugés, cela devient viral en moins de deux. Et la blague privée devient une affaire publique, nationale, d’État, soumise aux regards et critiques des uns et des autres.

C’est ce qui s’est passé, depuis ces deux derniers jours, avec la vidéo privée d’environ huit minutes d’un compatriote lambda ; vidéo qui s’est (malencontreusement ?) retrouvée sur les réseaux sociaux, provoquant des réactions les unes plus passionnées que les autres, oubliant du coup qu’il s’agissait avant tout de l’humour. En moins de deux, les attaques à peine voilées contre l’auteur de la blague, suivies par sa suspension par son employeur et son interpellation par la police, démontrent, s’il le fallait, à quel point notre pays est actuellement sous pression, incapable de séparer la satire de la triste réalité. Et c’est ainsi que l’on développe cette tendance à devenir intolérants ou excessifs dans nos jugements, propos et réactions.

À nos yeux, l’amendement liberticide de l’article 46 de l’ICT Act est venu amplifier le problème. Car il se révèle davantage un frein à la liberté d’expression qu’un procédé pour protéger les citoyens contre les sources plurielles d’ «annoyance, humiliation, inconvenience, distress or anxiety» sur la Toile. D’ailleurs, les pancartes dans la rue ont vite remplacé les mèmes sur Facebook, prouvant ainsi l’adage bien mauricien :eski ou krwar ou kapav anpes lafimé sort dan lakwizinn ou ?!

La liberté d’expression est probablement la mère de toutes les libertés et il nous faut la défendre, autant contre ceux qui en abusent que contre ceux qui veulent la brider. Notre pays est une jeune nation et il faut lui éviter toute crispation inutile. Il ne faut surtout pas que l’on développe un pays où l’humour serait moins accepté parce que cela pourrait être amplifié par les réseaux sociaux, où il y a, souvent, une véhémence un peu bête : celui qui répand le plus sa culture ou ses palabres (car il n’a pas grand-chose à faire dans la vie réelle) ou qui crie le plus fort pense qu’il a raison. C’est le propre d’un pays petit !

***

À l’express, on l’a souvent dit : il y a diverses façons de tuer la démocratie, d’assassiner l’esprit critique, de mutiler la pensée libre.

À Maurice, l’on peut tenter d’asphyxier financièrement des journaux libres, l’on peut tenter de discréditer la presse et traîner dans la boue ses éditorialistes, journalistes et caricaturistes, l’on peut brûler les journaux, mais, au final, ce n’est rien en comparaison de ce qui s’est passé, un mercredi 7 janvier 2015, à 11 h 25, dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo. Décimer à bout portant quasiment toute une rédaction relève de la barbarie

Évidemment, les dessins de Charlie Hebdo, par essence, ne peuvent pas plaire à tout le monde, puisqu’ils repoussent sans cesse les limites du permissible dans une démocratie. Pour nous, même si nous pensons que nous pouvons rire de tout en ce monde, nous censurons tout de même, par respect pour nos lecteurs, pas mal de dessins de Charlie Hebdo – il y en a qui choqueront à coup sûr les âmes sensibles mauriciennes – parce que justement, ils vont à l’encontre de notre ligne éditoriale, et sont en déphasage avec le contexte particulier de notre vivre-ensemble.

Au final, pour donner toutes ses chances et perspectives à la démocratie, nous devons tous aspirer à un monde où la liberté d’expression sous toutes ses formes diverses sera tolérée. C’est ensuite au consommateur, fort de son libre arbitre, de décider quoi consommer. Car si un groupe est prêt à vous tuer parce que vous avez dit ou écrit quelque chose, il est alors presque certain que ce quelque chose doit être dit, voire répété, parce que sinon, les personnes violentes auront un droit de veto sur la civilisation démocratique, et si ces extrémistes gagnent ce droit, il n’y a plus de civilisation démocratique, n’est-ce pas ?

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