L’étranger proche

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Cela fait quatre décennies, depuis la création de ce qui allait devenir la Commission de l’océan Indien (COI), qu’on nous baratine avec cette belle idée que les Mauriciens doivent faire du commerce et de l’investissement dans la région. À chaque fois que le sujet revient sur le tapis, c’est pour donner l’impression que c’est une idée neuve, alors que le discours n’est pas original. À la faveur du traumatisme créé par le confinement national, on prend les mêmes et on recommence. Par un heureux hasard, la COI vient de nommer un nouveau secrétaire général.

Un récent webinaire a présenté des opportunités de produire à Maurice et d’exporter en Afrique, ou de produire directement en Afrique. Si elles existent vraiment, il faut évidemment les exploiter, mais sans ignorer tous les risques. En revanche, c’est une tout autre chose de préférer le régionalisme au mondialisme, l’étranger proche aux contrées lointaines.

Parmi les intervenants, rapporte «le mauricien», Ken Poonoosamy a prôné de passer «from deglobalisation to regionalisation». Voilà qui surprend de la part de l’Economic Development Board, d’autant que nous ne sommes pas dans la démondialisation. Jacques d’Unienville, lui, a le mérite d’être clair avec son «less global and more regional», précisant toutefois, dans «l’express», que le groupe Omnicane continuera de desservir ses marchés traditionnels comme l’Europe.

Que Maurice veuille régionaliser le commerce et l’investissement est louable en soi à condition que ce soit dans l’intérêt du pays. Mais vouloir sortir de la mondialisation par la régionalisation, c’est un non-sens. C’est prendre le chemin inverse par rapport aux années 1990 lorsque des pays s’intégraient dans la mondialisation via des accords régionaux de libre-échange.

La régionalisation ne date pas d’hier. Quel est son bilan économique ? Les investisseurs locaux ne se sont pas bousculés au portillon. Selon les données de la Banque de Maurice, les investissements mauriciens à l’étranger ces huit dernières années (2012 à 2019) ont été de seulement Rs 8 milliards dans les quatre autres pays de la COI (Réunion, Madagascar, Seychelles et Comores), autant qu’en Europe. Dans le reste de l’Afrique, le montant est deux fois plus élevé, mais aurait dû être beaucoup plus conséquent si les retours sur investissement valaient la peine.

À ce titre, la Mauritius Investment Corporation pourrat-elle rentabiliser les Rs 10 milliards, puisées des réserves officielles, qu’elle compte investir dans des projets africains ? En quoi des zones économiques spéciales sur le continent attireront des investisseurs mauriciens ? Dans quelle mesure la création d’entrepôts en Tanzanie et au Mozambique dynamisera nos exportations ? Rien ne dit que toutes ces initiatives stimuleront la croissance économique de Maurice.

Jusqu’ici, les marchés régionaux se sont peu développés malgré leur proximité. Depuis 2010, la part de la COI dans l’exportation mauricienne de biens a stagné entre 10,0 % et 11,5 %. Par rapport à nos exportations en Afrique, la COI ne représentait que 40 % en 2018, contre 81 % en 1987. Celles-ci ont toutefois progressé à 27 % du total des exportations, ce qui est encourageant.

Reste que pour les économistes, les bénéfices réels du commerce international se trouvent dans l’importation plutôt que dans l’exportation. Comme l’écrivait James Mill en 1821, «the benefit which is derived from exchanging one commodity for another, arises, in all cases, from the commodity received, not the commodity given». Un pays exporte pour avoir les moyens d’importer.

Or Maurice a peu importé de la région. La part de la COI dans le total de nos importations a évolué en dents de scie, descendant de 2,7 % en 2002 à 0,5 % en 2011, puis remontant à 1,9 % en 2019. De même, celle de l’Afrique est passée de 18,8 % en 2000 à 10,7 % en 2014 et à 12,8 % en 2019, contre 54,2 % pour l’Asie.

Ainsi, l’Afrique est bénéfique à nos exportateurs, mais pas à nos importateurs. C’est dire que les effets du commerce régional sont ambigus. En 1950, un économiste canadien, Jacob Viner, introduisit une distinction entre «trade creation», où le pays gagne en bien-être économique, et «trade diversion», où il perd. Le premier cas s’applique quand les importations venant des pays voisins remplacent une production locale à coût plus élevé. Le second cas se produira si ces importations se substituent à celles moins coûteuses qui émanent hors de la région.

Paul Krugman pense que le libre-échange régional induit plus de création que de diversion de commerce en raison des réalités géographiques. Mais pour Jagdish Bhagwati, c’est le libre-échange mondial qui est davantage créateur de commerce et de richesse. Maurice doit écouter l’économiste indo-américain, car son avantage naturel est l’histoire, et non la géographie. L’accès aussi compte, Londres étant plus près de nous que Maputo.

N’en déplaise aux altermondialistes qui cherchent à faire diversion, le commerce se mondialise autant qu’il se régionalise.

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