Ruissellement et inclusion

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Invariablement, et bien trop souvent à mon goût, on oppose des idées les unes aux autres de manière quasi exclusionniste*, au lieu de tenter d’y trouver un équilibre plus productif. Le manichéisme n’est pas toujours la meilleure manière de réfléchir et d’avancer. Il est évident que l’on doit choisir entre la route qui va à gauche et celle qui va à droite, le mariage ou le célibat, entre intégrité et corruption, mais pourquoi choisir entre ruissellement et inclusion, s’il y a des vérités à prendre dans les deux théories ?

Si l’on regarde les statistiques, la théorie du ruissellement (trickle down economics) ne marche pas bien. Cette idée qui émergeait formellement sous Reagan était supposée, grâce à une taxe réduite, enrichir les riches qui pourraient, par ruissellement, investir, faire travailler et enrichir les autres. Plus tard, Bush Jr. et Trump ont essayé le même pari, mais les résultats ne sont pas plus probants puisqu’il n’y a pas de corrélation systématique entre une taxation faible et les quatre critères majeurs que sont la croissance du PNB, la croissance des salaires, la croissance de l’emploi et la croissance des salaires horaires. En fait, il y a parfois corrélation et parfois corrélation inversée.

Cependant, si l’on taxe trop ceux qui «réussissent» dans le pays, le bon sens suggère que ceux qui sont taxés passeront proportionnellement davantage de temps pour trouver comment réduire leur charge fiscale (pensez à Warren Buffet et à sa secrétaire !), ou même à chercher ailleurs une fiscalité plus proportionnée. Car, en finalité, c’est de proportionnalité entre la taxe payée et l’environnement dans lequel on opère et où l’on vit, qui compte. Une fiscalité légère dans un pays qui souffre de malaria endémique, où règne l’arbitraire et où l’on peut se faire trancher la gorge pour quatre sous, me paraît peu attractif, que l’on soit citoyen ou expatrié. Une fiscalité plus lourde est sans doute plus acceptable dans un pays avec de meilleures infrastructures publiques, une économie saine et productive, un secteur éducatif de première qualité, une bureaucratie fonctionnelle et juste, pas de népotisme ou de corruption, des institutions respectées et libres. Pensez au modèle scandinave, mais réalisez aussi qu’il faut comparer ce qui est comparable et qu’il y a aussi des éléments culturels qui influencent…

«N’oublions jamais l’effet du nombre. Le monde a toujours été inégal, et les pyramides de talent, de rémunération ou de pouvoir existent, qu’on le veuille ou non.»

Finalement, poussé à un extrême, il faut quand même admettre que ceux qui sont au haut de la pyramide, disposant de plus de ressources, dépensent plus et/ou investissent, souvent pour le bien de la société. On peut en faire la démonstration par l’absurde. Dans une société d’égalité parfaite (Gini = 0,0), qui aurait des surplus pour investir, prendre des vacances à l’hôtel, acheter des voitures ou des yachts et, ainsi, faire tourner l’économie ? Tous ? Ou personne ? Est-ce souhaitable que l’expert-comptable ramène chez lui, après taxe, autant que son clerc ? Que le PM soit rémunéré comme le «back bencher» ? Il s’agit de trouver le bon équilibre !

Si l’on analyse l’autre théorie, celle de l’inclusion, on ne peut pas être très convaincu, non plus. On cite souvent le New Deal de Roosevelt, mais on oublie que la taxation des riches avait alors précédé la Grande dépression et que c’est par la suite que la taxe progressive sur la plus large assiette fiscale possible (pour que tous se sentent concernés et engagés – alors que nous venons d’exempter encore 50 000 contribuables ici !) prend corps. En fait, de nombreux historiens économiques soulignent que le New Deal promettant le partage plus égalitaire était bien mal barré et qu’il fut sauvé in extremis par l’économie de guerre à partir de 1939 !

Chez nous, le ministre des Finances, dans une interview intéressante la semaine dernière, fait grand cas du coefficient de Gini qui, selon son analyse, démontrait un accroissement «brutal» des inégalités entre 2006 et 2012, passant de 33,3 à 36,0**. On cite volontiers le chiffre de 34,6 pour 2017. On indique 34,0 pour 2020, après le salaire minimum et la pension de vieillesse à Rs 9 000. Mais autant j’applaudis l’amélioration du niveau de vie au bas de l’échelle, il faut quand même souligner deux faits. D’abord que le coefficient de Gini, malgré ses limitations***, s’il reflète bien, quand il progresse, une inégalité croissante n’implique nullement que tous ne progressent pas, même si c’est à des rythmes différents.

Ensuite, il faut aussi souligner qu’il n’y a, semble-t-il, pas de corrélation parfaite entre le régime, le coefficient Gini et la réussite d’un pays. Pour preuve, le classement de la Banque mondiale, puisque l’on y retrouve tant des contre-exemples de pays «inclusifs», voire socialistes, comme le Venezuela (G = 46,9) ou les Seychelles (G = 46,8), ou le… Zimbabwe (G = 43,0) où les inégalités sont réelles, que des contre-exemples de pays de capitalisme libéral certain, comme la Grande-Bretagne (G = 33,2), la Corée du Sud (G = 31,6), ou la Hollande (G = 28,2), où les inégalités sont plus faibles.

Globalement, une étude de 2015 divisait les pays en trois groupes. Un premier groupe avec un Gini de moins que 30,0 constitué à 68 % de pays riches, mais aussi de l’Azerbaïdjan (G = 26,6, GDP/tête = 5 800 USD), l’Algérie (G = 27,6, GDP/tête = 3 980 USD), l’Albanie (G = 29,0, GDP/tête = 5 373 USD) et d’autres ; un 2e groupe, où se trouve Maurice et où le Gini est entre 30,0 et 40,0 où 38 % sont des pays riches et finalement le groupe des pays les moins égalitaires (Gini > 40,0) où il y a seulement 8 % de pays riches, dont les États-Unis ( G = 41,5) et Singapour (G = 43,0). Le pays le plus inégalitaire de la planète reste l’Afrique du Sud (G = 63,0). Ces chiffres ne semblent rien prouver du tout… Sinon de suggérer que nous sommes dans une «bonne moyenne» et qu’il y a plus de chances que des pays deviennent égalitaires, étant d’abord devenus riches, que le contraire !

Peut-être qu’il serait ainsi important que le ministre des Finances précise ses objectifs. À notre stade de «développement» (GDP/tête = 11 360 USD, 2019) quel est selon lui le Gini souhaitable ? Vu que ce coefficient baisse systématiquement depuis 1960, est resté approximativement stable entre 1990 et 2004 pour grimper de 7,8 % entre 2006 et 2012 et être à nouveau ralenti par 4,4 % jusqu’en 2018…

Je reste fermement convaincu qu’au-delà du débat futile et sans conclusion entre la théorie du ruissellement et celle de l’inclusion, il faut surtout grossir le gâteau d’abord, et que cela dépend de manière cruciale d’institutions solides et indépendantes. De ce côté-là, on ne peut pas dire que l’on se soit donné les meilleures chances récemment ! En Afrique, on demande encore : «Strong men OR strong institutions ?» À la vérité, il faudrait plutôt insister : «Competent men/women AND strong institutions» !

Dernière réflexion. N’oublions jamais l’effet du nombre. Le monde a toujours été inégal, et les pyramides de talent, de rémunération ou de pouvoir existent, qu’on le veuille ou non. Ces pyramides peuvent sans doute être aplaties, plus ou moins, selon le cycle et parfois grâce à une éducation universellement au point – ce qui n’est pas notre cas, mais je ne vois pas des ministres ou des CEO s’aligner sur les salaires de ceux qui travaillent pour eux, ni comment tous peuvent être le premier de la classe et encore moins comment tous peuvent devenir des entrepreneurs réussis ! Ne faudrait-il plus célébrer le succès ? Notez finalement que si tous les milliardaires du monde faisaient aujourd’hui DON TOTAL de ce qu’ils possèdent à ceux qui touchent en moyenne moins de 3,20 USD par jour **** (25 % de la population mondiale), chacun de ces derniers finirait avec 3 855 dollars ou Rs 155 000. Bon à prendre, certes, mais ce sera pour une fois, c’est tout ! Un accompagnement sur la durée est bien mieux. N’est-il pas donc temps de faire le bilan du Marshall Plan Against Poverty de l’UNDP, daté de mars 2016 et lancé au Budget 2016/17 ? Pour au moins expliquer le «progrès» de Cité Anoska et de Cité BonDieu en 2020 ?

L’art de la fiscalité, selon Colbert, c’est de plumer le poulet sans qu’il ne crie. Or, le poulailler est particulièrement bruyant ces jours-ci. Il faut comprendre pourquoi. Peut-être préféreraient-ils faire du CSR eux-mêmes et y seraient-ils plus efficaces ?

*Le mot mériterait d’être inventé
** Le coefficient de GINI se mesurait de 0,0 (tous égaux) à 1,0 (inégalité maximale). La nouvelle échelle est de 0,0 à 100,0
***https://www.indexmundi.com/facts/indicators/SI.POV.GINI/rankings
****Définition 2018 de la pauvreté, par la Banque mondiale – équivalent à Rs 2 900/3 800 par mois.

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