L’autre épidémie

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La peur et la panique sont tout aussi virales que le Covid-19. La peur est saine dans le sens qu’elle permet d’adopter des comportements prudents et responsables. La panique aussi peut être rationnelle : face à la propagation d’une épidémie, écrit Nassim Taleb, «tout un chacun doit paniquer de sorte qu’on évite les problèmes systémiques». Si l’individu ne panique pas, il contribuera à la diffusion du virus dans la société, et son propre risque sera plus important si les autres sont infectés. 

Reste que la peur panique peut être mauvaise conseillère, voire nuire à la santé, d’après la psychologie positive, pour l’individu comme pour l’économie. Les autorités semblent pratiquer la politique de la peur chère à Machiavel et utilisent cette pandémie pour renforcer l’État. Distiller la peur chaque jour (consciemment ou involontairement) serait une manière de convaincre les gens à rester chez eux. Si cette stratégie est compréhensible dans l’immédiat, à la longue les peurs ne sauraient tenir lieu de prétextes à plus d’État et moins de liberté. 

En 1784, Emmanuel Kant décrit ce processus d’injecter des doses quotidiennes de la peur : «D’abord, les gardiens rendent stupide leur bétail domestique et prennent soigneusement garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées. Ensuite, ils leur montrent le danger qu’il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n’est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l’exemple d’un tel accident rend timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative.»

En période de couvre-feu, il existe une tension entre liberté individuelle et sécurité sanitaire. En tant que gardien de la santé publique, l’État a pour devoir de protéger la vie de ses citoyens. Mais avant de décréter, ou de légiférer quoi que ce soit à la va-vite, il doit prendre la peine de s’interroger sur les meilleures façons de répondre à des craintes qui pourraient se transformer en peur de l’autre. Si la coercition étatique paraît légitime dans une crise sans précédent, elle ne peut qu’être exceptionnelle, soit pour un temps très limité. 

L’histoire enseigne que les gouvernements sont avides d’élargir leur pouvoir afin de régenter le monde. Ils se parent des oripeaux de la peur (des médias, des électeurs, des catastrophes naturelles ou économiques) pour guider leurs politiques. C’est pourquoi ils n’agissent qu’à court terme, sans préparation et avec précipitation, comme à Maurice. Ce n’est pas de la politique, mais du bricolage, et les conséquences à long terme sont inestimables.

L’expansion de l’État dans la conjoncture actuelle, si inévitable soit-elle, fait craindre ce que les économistes appellent l’effet de cliquet : l’État croît durant une crise et bat en retraite après, mais pas au même niveau qu’avant. Il ne se met pas à la diète budgétaire ni referme les plaies de l’endettement dû à la crise. Comme en témoigne Ramesh Basant Roi dans l’express du 2 mars, «in my whole career, I have never seen a good time for fasting in Government finance »

Grâce au coronavirus, les ministres à l’unisson se réjouissent d’une orgie de dépenses publiques pour soigner leur cote de popularité. Ils font usage d’un langage belliciste («nous sommes en guerre»), sachant que c’est sur ce terreau que l’État devient le Léviathan de Hobbes. Ainsi, soutient notre ministre des Finances, «en temps de guerre, c’est la politique keynésienne qui est privilégiée sur le plan économique ». Comme si les guerres n’existaient pas avant Keynes !

Frappé par l’épidémie mondiale de la dette, le gouvernement mauricien a décidé d’emprunter 746 millions de dollars du FMI, de l’AFD et de la Banque mondiale, d’injecter plusieurs milliards de roupies de facilités et d’indemniser une partie des frais des salaires. Ces montants vertigineux donnent l’impression trompeuse qu’il dispose d’un trésor de guerre dans lequel il peut puiser à volonté. En vérité, on assiste à une fuite du pouvoir politique dans l’endettement. Si l’État apparaît aujourd’hui comme la solution d’une économie à l’arrêt pour cause de confinement national, il sera demain le problème quand il n’aura d’autre choix que d’alourdir la fiscalité des entreprises et des ménages pour réduire les déficits et les dettes. 

Si le secteur privé aime vraiment la liberté économique, au lieu d’exploiter la rente de la peur, il apportera sa juste part du financement. Qu’estce qui coûte aux entreprises ayant accumulé des réserves de centaines de millions de roupies de refuser l’indemnité de l’État tout en préservant l’emploi ? En contrepartie, suivant l’appel de Philippe A. Forget dans Business Magazine du 25 mars, les banques doivent avoir de la «mansuétude » et ainsi «raboter les marges et, partant, la rentabilité». 

Nous gagnerons tous à prendre toutes les précautions contre l’épidémie étatique en tenant la peur à distance, d’au moins un mètre.

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