Traditionalisme ramgoolamiste, idéalisme(s) boolelliste(s) et réalisme mohamédo-davidiste : une analyse comportementale du Parti travailliste

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L’exclusion récente de cinq membres du Parti travailliste (PTr) n’est pas passée comme une lettre à la poste. Malgré l’échec retentissant de la stratégie ramgoolamiste du parti de feu-Maurice Curé, le poids politique du vieux lion est encore valide dans le cénacle d’un exécutif clanique et unilatéraliste. Il n’empêche que si l’exclusion des trois «libres-penseurs» du PTr n’a pas suscité l’émoi chez la population de façon générale – sans doute désabusée par des semaines éreintantes d’éructations politiciennes à tout-va et un discours-programme très convenu de la part du gouvernement orange –, elle a choqué au sein du parti lui-même.

Shakeel Mohamed a ainsi pu exprimer sa désapprobation face à une décision qui ne procède pas d’une consultation ouverte et démocratique. Rama Valayden, ancien ministre, considéré comme très proche du PTr, avait quant à lui émis de sérieuses réserves face à une stratégie mettant en avant la personne de Navin Ramgoolam, trop clivante et chargée en connotations négatives développées par l’imaginaire populaire que nul n’ignore.

Mais les querelles intestines du PTr peinent à aboutir sur autre chose qu’un grand fatras d’opinions et d’exhortations sans véritable fondement doctrinal. Et les luttes pour le pouvoir semblent, in fine, se structurer autour d’une bipolarité manifeste : l’aile ramgoolamiste d’un côté, l’aile boolelliste de l’autre. Tout, cependant, porte à croire que l’émergence d’une «troisième voie» entre ramgoolamisme et boolellisme est possible durant les cinq années à venir.

La défaite de Ramgoolam n’était pas un effet du temps : elle a confirmé la fin d’un certain monde politique. Telle est, sans doute, la constatation des partisans de ce que peut représenter Arvin Boolell, actuel leader de l’opposition au Parlement. Si Ramgoolam a perdu dans les urnes, il n’a cependant pas perdu la main sur l’exécutif du parti. Boolell, face à Rabin Bhunjun, rédacteur-en-chef de ION News, faisait déjà œuvre de langue de bois face à une question qui l’opposait assez frontalement à Ramgoolam avec qui, secret de polichinelle, les relations n’ont pas toujours été très tendres. Certes, si Boolell a une voix qui porte désormais, de façon légitime, grâce à sa position parlementaire, elle est contrecarrée par une dimension de l’influence ramgoolamiste qui tient davantage de l’autoritarisme couplé à un imaginaire empreint de nostalgie entretenue qu’à une réelle portée électorale.

Le hard et soft power de l’aile ramgoolamiste

Comparaison n’est pas raison. Mais, parfois, la technique aide à dresser une carte de la réalité politique contemporaine. Telle est la situation post-électorale du PTr à l’aube de la deuxième décennie du XXIe siècle. Prenons, donc, les théories des relations internationales sur les soft et hard powers. Qu’en est-il du PTr ? Le hard power, indéniablement, revient à Ramgoolam, à la fois par sa mainmise sur l’exécutif du parti, mais également par l’extension d’un réseau informel d’influences entretenant une omniprésence et, consécutivement, une paranoïa accentuée par la peur de la critique.

Le pouvoir fort de Ramgoolam se compte autant en lieutenants qu’en espions tacites, qui roulent davantage pour une minorité dirigeante (et séditieuse par rapport à l’intérêt général) que pour le parti. Mais le hard power seul ne suffit pas, comme nous l’ont montré les Nye et Battistella en étude des relations internationales. Le soft power est important : le ramgoolamisme joue sur ces deux dimensions, en convoquant à la fois l’autorité du chef et la représentation populaire d’un Navin porteur des combats de son père, Seewoosagur, concentrant de fait, sur sa seule personne (et ses proches), les œuvres du parti.

Ainsi sape-t-il à la fois le parti de sa propre mythologie en se l’appropriant (en subsumant finalement le travaillisme au ramgoolamisme) aux yeux des adhérents et sympathisants, mais également, sans complexe, face à un électorat qui se partage entre d’inébranlables nostalgiques de l’aventure Ramgoolam et les «identitaires» du parti, au-delà de l’étiquette d’une personne. Le ramgoolamisme se situe donc dans une veine conservatrice à tendance autoritariste et, fondamentalement, confiscatoire.

L’aile boolelliste, entre anti-ramgoolamisme et structuration réformiste

Qu’en est-il de l’aile boolelliste ? Face à l’aristocratie ramgoolamiste du parti, le boolellisme n’exprime pas une stratégie claire. Davantage une nébuleuse qu’un réel corps unitaire de pensées, il est d’abord un moyen de contestation, un mouvement protestataire face aux apparatchiks ramgoolamistes du parti. Mais ce qui est sa force (l’incarnation d’une opposition comme existence incontestée, comme réaction contre la force de frappe des ramgoolamophiles) est aussi sa faiblesse. En incarnant une protestation au ramgoolamisme, le boolellisme s’aliène aux contritions du courant dominant et ne peut être force de proposition légitime que dans la mesure où elle s’exprime comme anti-ramgoolamisme.

Dès lors, le défi de l’aile boolelliste est encore de dépasser le premier stade d’un anti-ramgoolamisme, même développé, pour proposer une alternative crédible et débarrassée du spectre de Ramgoolam. Nous l’avons dit, cependant, le boolellisme ne relève pas d’un corps unitaire de pensées. La tête (Boolell, en l’occurrence) est de circonstance uniquement et s’impose par la force des choses et non par la force des hommes. Rationnaliser le principe de l’élection libre et non-faussée du chef permet de libérer les adhérents et les sympathisants de passions obscures qui travaillent, en profondeur, l’imaginaire d’un parti corrompu par les tentatives de direction autoritaire de l’aristocratie ramgoolamiste. Par contraste, le boolellisme se situe dans une filiation réformatrice à tendance démocratique et, relativement, redistributive.

Les nuances dans cette tendance, au final, aboutissent davantage à la construction non plus seulement d’un boolellisme, mais de plusieurs boolellismes différents, circonstanciés et réactifs face à des phénomènes politiques constitutifs d’une crise interne au parti. De l’anti-ramgoolamisme de l’ancien Attorney General Yatin Varma à l’embryon d’une nouvelle normativité impulsée par Rama Valayden, l’éventail est large et doit conduire à une structuration réelle, première étape vers la conquête d’un éventuel hard power du champion désigné (mais non choisi) Boolell… même si Valayden lui-même est réticent sur l’offre Boolell, signe que le leadership naturel est loin d’être acquis et que, surtout, ce dernier est davantage une alternative par défaut qu’une véritable espérance : “Boolell and Bachoo can be discreet mentors…  yes, discreet. Maybe even invisible for the sake of such a great party”, écrit Valayden dans l’express du 15 novembre 2019.

Le «mohamédo-davidisme» comme voie médiane : examen d’une hypothèse

La voie médiane entre les courants ramgoolamiste et boolelliste ne peut pas être de l’ordre d’un simple pas de côté. Des membres éminents et actifs du parti peuvent, sans doute, incarner le compromis entre une excroissance autoritaire du ramgoolamisme et une aspiration bottom-up des, finalement mal nommés, boolellistes (ou so-called boolellists). La notion de «mohamédo-davidisme» peut paraître curieuse de prime abord. Elle postule la compatibilité des deux discours, au-delà des deux personnalités politiques, ce qui est sans doute inexact sur de nombreux points. Cependant, faute de mieux, elle conjugue la perspective de deux expériences qui, elles, sont compatibles : l’expérience d’un homme d’influence plusieurs fois député qui n’a, toutefois, jamais accédé au poste de deputy leader malgré (ou à cause de) sa popularité et celle d’un nouveau député, conciliant et raisonnable, qui a fait une très bonne impression dès sa première prestation au Parlement (expertise, connaissance des dossiers, mesure et éloquence).

Aussi, Fabrice David et Shakeel Mohamed, en cela, peuvent être des porte-symboles de cette transfiguration des clivages pour porter à un rassemblement des laissés pour compte et des ramgoolamistes et boolellistes plus modérés. Attention : il ne faut pas entendre que David et Mohamed seraient effectivement les chefs de file de ce mouvement, mais une sorte de cristallisation in persona de ces espoirs, comme l’a affirmé, par ailleurs, Rama Valayden, en citant les «Ramful, Varma, Shakeel, Osman [et] Fabrice». Mohamed a le charisme pour et l’entrain ; David le sérieux et le vent favorable d’un renouveau (relatif) de son côté. Ils engrangent une sympathie au-delà du PTr et avec laquelle le parti peut sans doute compter.

Entre l’idéalisme des boolellistes et le traditionalisme des ramgoolamistes, les réalistes mohamédo-davidistes peuvent proposer une autre vision de l’avenir du parti, ancrée dans une compréhension de l’importance du centralisme patronymique sur la scène politique mauricienne (d’où les descendants des illustres familles politiques que sont Shakeel Mohamed et Fabrice David), sans pour autant tomber dans l’exclusivisme patronymique (ce qui est encore l’apanage du ramgoolamisme). Cette première étape est un petit pas pour les Mauriciens, mais un grand pas pour les Travaillistes. C’est une question de degré. Au-delà, ce travail d’introspection du PTr servira d’avant-garde aux autres grands partis politiques du pays.

Les enjeux du réalisme mohamédo-davidiste sont immenses. En ralliant la frange la plus modérée (ou la moins apeurée) des ramgoolamistes comme des boolellistes, il peut contribuer à délégitimer les positions d’une autorité unilatéraliste d’un côté et les errements multilatéralistes de l’autre. En imposant un chef par la volonté d’un homme suffisamment charismatique, elle agirait en contre-pied du leadership naturel d’un Ramgoolam qui entraîne, dans sa chute, le parti et ses projets. La déliaison des destins du PTr et de Ramgoolam ne peut pas se faire par des positions d’opposition, mais par des oppositions de position.

Autrement dit, il ne s’agit pas davantage de lutter contre que de lutter pour : c’est en cela que le réalisme mohamédo-davidiste est intéressant, et se distinguerait des idéalismes boolellistes en incorporant les espoirs réformistes de ces derniers, dans un corpus doctrinaire qui emprunte aux ramgoolamistes leurs dynamiques naturelles de persuasion. Entre le lion et les agneaux, le berger peut repousser le félin loin de son troupeau, tout en dirigeant ses bêtes vers de meilleurs pâturages.

Le berger travailliste doit pouvoir compter sur son gris-gris (une dent de lion !) et tout à la fois savoir tuer un agneau lorsque nécessaire, pour la survie de sa famille. Il doit faire les deux. Il n’empêche que le lion peut finalement l’attaquer et les agneaux se disperser à leur tour. Pour éviter un jeu à somme nulle, le berger doit encore savoir guider en ménageant l’appétit du lion et le désordre des agneaux.

Les trois voies structurelles qui s’offrent au Parti travailliste durant les cinq ans à venir

Finalement, l’annonce de la venue d’un berger doit passer par une analyse comportementale du parti pour démontrer, empiriquement, la validité de la continuité du leadership actuel ou la délégitimer : premier choix qui s’offre concrètement aux Rouges. Le PTr est à l’aube d’une restructuration : le tout est de savoir de quelle restructuration il est question. Dans cette perspective, trois chemins s’offrent à lui.

(1) Soit une refondation de la légitimité explicite et implicite de l’exécutif ramgoolamiste et donc une structuration nouvelle des moyens d’assurer les fondements de cette direction sur le long terme, au péril du parti et, au-delà, de sa mythologie patiemment construite au fil des décennies. C’est la solution traditionaliste-ramgoolamiste.

(2) Soit une réforme générale des moyens de l’exécutif, passant par une purge au sein des cadres du parti (au profit d’une «nouvelle génération»), au risque toutefois de se confronter aux vieux démons de la dérive autoritaire qui guettent même les jeunes, et de faire éclater le parti en de multiples chapelles où les querelles intestines l’emporteraient sur une cohésion idéologique saine et tenable sans véritable leader, mais avec de multiples «lanceurs d’alerte» anti-ramgoolamistes à la Varma – mais cela fait-il réellement une politique ? C’est la solution réformiste-boolelliste.

(3) Soit un nouvel élan qui prend, de part et d’autre, les meilleurs éléments doctrinaires. La refondation de la légitimité explicite et implicite de l’exécutif (non-ramgoolamiste) est à coupler à une réforme générale des moyens de ce même exécutif. La prévention contre les tentations autoritaires ne doit pas, pour autant, céder la place à une «communautarisation» du parti en disloquant l’identité travailliste, en la morcelant, en divers fragments qui auront tendance à établir une distanciation par rapport aux fondamentaux identitaires qui sont le ciment de toute expression travailliste : le travail de constitutionnalisation de l’identité travailliste doit être réactivé sous un bureau politique s’affirmant clairement comme «constitutionnaliste» au-delà des lois particulières qui peuvent régir ce qui s’apparente à des États particuliers dans l’État général du Parti travailliste.

Quant à la mythologie du parti, elle ne doit être consolidée ni sur la base d’une personnification désubstantifiée (ramgoolamisme), ni sur celle d’une abstraction idéelle désincarnée (boolellisme), mais bien plutôt sur un élan authentiquement idéel identifiable à un leader : le leader doit faire penser à l’idée voulue, tout autant que l’idée voulue doit tendre vers la désignation du leader. C’est le compromis réaliste-mohamédo-davidiste, qui doit tendre, grâce à des éléments traditionalistes, au réformisme des multiples boolellistes ; le hard power au service d’un soft power qui doit mûrir et permettre, durant le quinquennat de Pravind Jugnauth, de panser (et penser) les plaies d’un Parti travailliste arrivé au carrefour de son propre destin et qui doit savoir reconquérir la définition de ce que Fabrice David a pu marteler lors de son intervention au Parlement, «son idéologie socialiste».

Ce ne sont pas, en définitive, les intérêts du parti qui précèdent son identité, mais bien le contraire. Savoir ce que l’on veut et comment l’obtenir nécessite au préalable de savoir ce que l’on est et comment le représenter. Le Parti travailliste est dans cette impasse. En Grande-Bretagne, le Labour Party a cédé la place au New Labour Party sous Blair, pour ensuite se redécouvrir, plus radical, sous Corbyn – avec l’échec qu’on lui connaît. En France, le Parti socialiste a défini, avec le rapport du think-tank du parti, Terra Nova, une nouvelle ligne de conduite en 2011 qui traduisait ce qu’il devait être fondamentalement pour remporter le pouvoir : le parti des minorités, «les catégories qu’on appelle outsiders, celles qui ne sont pas incluses dans le système. Femmes, immigrés, jeunes, etc., elles ont toutes besoin de l’État pour, justement, permettre leur inclusion», comme l’affirme le directeur du think-tank, Olivier Ferrand, au journaliste Hervé Nathan de Marianne, dans l’article «Quand la gauche dit adieu aux ouvriers et employés» en date du 10 mai 2011.

Ce créneau, qui semble être de plus en plus soutenu par le Mouvement militant mauricien (MMM) – les interventions de Joanna Bérenger en témoignent – et qui a profondément desservi le Parti socialiste français, est hérité d’un moulage américano-centré sur le Parti démocrate, en plus de son embourgeoisement – processus qui, lui-même, n’est pas loin de catégoriser le MMM actuel. Mais qu’en est-il, à Maurice, du parti de feu-Seewoosagur Ramgoolam, Curé, Anquetil et autre Rozemont ? Que peut-il dire quand il ne sait plus se définir par rapport à lui-même et aux autres ?

La quête est ici, peut-être, davantage de l’ordre de l’idéal que du réaliste ; davantage de l’ordre identitaire que de l’ordre électoral. Et s’en remettre à la providence, pour reprendre Valayden, “There is a God for Labour Party provided we act now”, serait une erreur de l’ordre du tragique. Mais face à 84 ans d’histoire du parti, est-il nécessaire de rappeler que celle-ci est, depuis Aron, inéluctablement tragique ? (Seule ?) lueur d’espoir : Aron fut tout… sauf un socialiste.

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