Réveil brutal

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L’application du critère des cinq «credits» a provoqué une onde de choc parmi la population estudiantine et surtout chez les parents concernés. On parle, ici, de soudaineté, voire de brutalité de la mesure, là-bas, on y mêle un zeste de communautarisme ou encore, on parle d’absence ou de mauvaise communication. Au-delà de toute la passion que cette mesure suscite, avec la polémique qui enfle, je voudrais me concentrer sur son aspect culturel et émotionnel.

C’est un fait qu’il y a dans le pays des gens qu’on a laissés au bord de la route, l’inégalité des chances, l’écart entre les riches et les pauvres… donc des raisons d’être frustré. Il y a ceux à qui certaines voies sont inaccessibles. Il y a aussi, à mon avis, la culture du «droit acquis», qui s’est installée chez beaucoup de nos compatriotes. Le «droit acquis» était, à l’origine, un terme syndical : «pa tous nou drwa zaki», disaient des syndicalistes. Par la suite, ce concept s’est répandu parmi une bonne partie de la population et le «bribe» électoral aidant, est entré dans les moeurs.

Pour comprendre mon point, il faut remonter à 1976 – je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, pour paraphraser Charles Aznavour. À quelques jours des élections générales, le bonhomme Ramgoolam lance la promesse de l’éducation secondaire gratuite, sans aucune planification. Justement, à cette époque, l’éducation était payante et vers le 5 de chaque mois, l’huissier du collège passait dans les classes, appelait les noms de ceux qui n’avaient pas encore payé leurs «fees» et les renvoyait jusqu’à ce que leurs parents paient.

«Al lékol gratis» est devenu pour beaucoup, depuis, un droit acquis, sans vraiment chercher à le mériter. Depuis, au fil des années, il y a eu une surenchère de la part d’autres dirigeants politiques pour «donner la chance aux plus pauvres d’accéder à une éducation de qualité » : transport gratuit, frais d’examens payés par l’État, université et manuels scolaires gratuits.

Les résultats du School Certificate, cuvée 2019, ont fait des heureux mais,
aussi, des déçus, avec des collégiens qui n’ont pas obtenu le minimum de cinq
«credits» nécéssaires pour passer en Grade 12.

Tant que ces mesures ne sont pas accompagnées par une éducation de la masse, pour en faire comprendre les buts et les opportunités offertes à elle, et en même temps l’exposer à ses responsabilités, je considère cela comme un «bribe» et une forme d’assistanat. Et, à mon avis, ce qui arrive ces jours-ci, est le résultat de toute cette politique d’assistanat, de feel good factor qui se fait au détriment des contribuables, particulièrement la classe moyenne.

Je sympathise avec les collégiens «pénalisés». Au fait, je suis sincère quand j’avance cela. De par mes contacts, en tant que travailleur social, avec des jeunes des milieux défavorisés, de jeunes demandeurs d’emplois, de jeunes élèves des collèges «kraz-krazé», je suis arrivé à développer une sorte de certitude : ces jeunes ne sont pas des paresseux ! Absolument pas. Ils n’ont pas fait ou ne font pas assez d’efforts, c’est certain. Cependant, je ne les trouve pas coupables. Ils sont plus, selon moi, des victimes que des coupables.

Victimes de leurs parents d’abord. Oui, victimes de leurs parents, leur environnement familial, leur environnement tout court. Quand je vais dans ces collèges dont j’ai parlé plus haut, le constat est clair : dans une classe de Grade 10, pratiquement la moitié des élèves vient d’une famille mono parentale, vit avec un beau-père parfois violent, alcoolique, voire drogué, une belle-mère, un demi-frère, une demi-soeur etc. Et pour ce petit monde, l’éducation est le cadet de leurs soucis. J’entends déjà certains dire à mon sujet : «trouvé, li pa koné ki kalité bézé dimounn mizer ramasé dan sa péi-là». Non ! Ce n’est pas possible. Donn ou lékol gratis, bis gratis, liv gratis, pey ou fees lexamen… la ousi ou pa perform ? Tou pa ti ansam lor lalign dépar ? Non ! Ça va plus loin : quel encadrement offre ces familles à leurs enfants ? Quels role models ? Quelle motivation ?

Je ne connais pas Madame Leela Devi Dookun-Luchoomun. Je ne peux pas préjuger de ses intentions. Cependant, je crois qu’elle a eu le courage et le mérite d’enclencher une réforme que Kadress Pillay voulait tant, mais qui n’a pas eu le soutien de son propre parti. La ministre a su résister aux pressions, aux lobbies… Elle a su déplacer le stress de la compétition de l’ex-CPE vers le Grade 9, à un âge où l’élève est quelque peu plus mature et plus à même de prendre son destin en main. Elle a offert la possibilité aux élèves moins à l’aise dans le domaine académique de se développer dans d’autres filières. Donc, arrêtons le blame game. Arrêtons de chercher ailleurs un coupable pour ce qui nous arrive, pour ce que nous avons semé.

Ce qui se passe actuellement est une opportunité. Une opportunité pour ces parents de prendre conscience de leur part de responsabilité dans la situation dans laquelle ils se trouvent. Ce qui est positif dans cette affaire – et là, j’accepte que c’est méchant de ma part – c’est que ce sont ces parents «an kouyonad» qui sont sanctionnés. Soit ils prennent la responsabilité de leur fils ou de leur fille, soit ils déboursent de l’argent pour leurs études…

Ce qu’on a, il faut le mériter, il faut s’en rendre digne. C’est ce que j’ai toujours prôné quand j’étais responsable d’une institution primaire. J’ai toujours fait comprendre aux parents : «ou zanfan pa enn problem pou mwa. Si li enn problem pou ou, na pa krwar ou pran ou problem ou met lor mo ledo ou disparet. Si ou dakor, ou ar moi ansam, nou kapav manz ar ninport ki problem». Et ça a marché. Les parents ont toujours joué le jeu. Si vous avez reçu «enn kout teti lor latet» comme disait l’autre bonhomme, si ou pa finn mor, mé ou tourdi, alor, profité ! Lévé ! Aret grogné, aret atann. Koumans donn ou zanfan so sans…

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