En guise de toile de fond

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Ce mois-ci, le 22 novembre pour être exact, expire le délai pour que la Grande-Bretagne évacue Diego Garcia, comme prescrit par la Cour internationale de Justice. Diego Garcia, comme l’obélisque de la place de la Concorde, les marbres du Parthénon, le Ko-Hi-Noor ou les trésors des Aztèques, fait partie de ce qui a été, entre le XVIe et le XXe siècle, sous un prétexte ou un autre, enlevé des pays dit colonisés ou occupés, pour le profit des pays colonisateurs.

Les pays colonisateurs préféreraient souscrire à l’image rose bonbon que les pays «en voie de développement» le sont à cause de leurs propres problématiques internes (bien réels,trop souvent, malheureusement !) et que les pays de l’Ouest sont riches parce qu’ils ont travaillé dur et pratiqué les bonnes valeurs, ancrés qu’ils étaient sur de solides principes. Il est pourtant une vérité parallèle qui doit reconnaître qu’au départ, ce sont le pillage cynique et le transfert systématique des richesses et des opportunités vers «la mère patrie» qui auront surtout motivé les puissances coloniales, dont la «puissance» principale, d’ailleurs, se trouvait être à la pointe de l’épée ou du mousquet plutôt que dans la Charte internationale des droits de l’homme, l’aide étrangère ou le transfert technologique fraternel.

Une série d’articles du Guardian de Londres, entre 2015 et 2017, nous en rappelle quelques contours essentiels.

Quand les Espagnols arrivent en Amérique latine en 1492, ils sont galvanisés par la ferveur qui procède d’être les «protégés» de Dieu, ayant fraîchement rejeté les Maures d’Andalousie à la mer. Ils débarquent dans une région où habitent entre 50 et 100 millions d’indigènes. Au milieu des années 1600, il n’en restait plus que 3,5 millions. Esclavage, famine, maladies, tueries avaient fait le travail. Ce fut à peu près sept fois l’Holocauste. Pourquoi ? Pour les «trésors», bien sûr. L’argent principalement. Entre 1503 et 1660, 16 millions de kilos d’argent sont importés en Europe, soit trois fois les réserves européennes totales. Parvenu au début du XIXe siècle, le total atteint 100 millions de kilos, alimentant en cela le développement urbain massif, le rayonnement pluriel des armées et la révolution industrielle ! Or, ces 100 millions de kilos, investis en 1800 au taux moyen historique de 5 %, représente 165 trillions de dollars à valeur du jour… Rien n’est payé aux Amérindiens, bien sûr. La balance des paiements et les termes de l’échange, ce sera pour plus tard. Pour quand ce sera «America First» et que Trump déclarera rester en Syrie du Nord-Est, après tout, parce qu’il faut bien «keep the oil!»

Ayant «épuisé» les ressources locales de main-d’oeuvre pour les mines et les champs, les colonisateurs transfèrent celle-ci de l’Afrique. Quinze millions d’esclaves font le voyage de l’Atlantique. Dans les seules colonies d’Amérique du Nord, les maîtres européens extraient 222, 505, 049 heures de travaux forcés jusqu’en 1865. Valorisé au salaire minimum américain, à un taux d’intérêt modeste, cela équivaudrait à 97 trillions de dollars – ce qui est supérieur au PNB mondial ! À l’abolition de l’esclavage ce sont les propriétaires européens que l’on compense, bien entendu…

Dans son livre – monument, The White Mughals, William Dalrymple rappelle que l’Inde commandait 27 % de l’économie mondiale avant l’arrivée des Anglais, mais seulement 3 % à leur sortie. Après les guerres de l’opium, les traités inégaux imposés sur la Chine avaient, de leur côté, réduit le poids de son économie de 35 % à 7 %. En parallèle, les économies européennes progressaient de 20 % à 60 % du PNB mondial pendant la période coloniale. L’Europe n’a clairement pas beaucoup développé les colonies. Ce sont plutôt les colonies qui auront développé l’Europe.

On ne parlera pas d’or, ni de coton, ni de diamants, ni des 10 millions de Congolais qui auront perdu la vie pour agrémenter celle de Léopold II et des siens, ni des accords plus sophistiqués récents qui protègent les intérêts de Monsanto et de Cargill, et le point à faire ici n’est pas que les Européens sont méchants et que les colonisés ne le sont pas, mais que les hommes, tous pareils, vont invariablement profiter du moment où ils seront les plus forts.

Il y va de la nature humaine. Hier c’étaient les Européens, les maîtres de la canonnade, les survoltés religieux. Avant-hier c’était les Arabes ou les Mongols et leurs déferlantes civilisationnelles ou guerrières. Demain, il s’agira peut-être d’une ascendance commerciale doublée d’armes de destruction massive – préférablement à distance. N’en doutons pas, il suffira qu’une nation quelconque trouve ce qu’il croit être son «moment»…

Pessimiste, moi ? Je me demande bien pourquoi… Ai-je désormais peur des humains tout simplement ?

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