Pierre ou la face cachée du monde

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L’une de mes références en journalisme est décédée le 25 juillet dernier : Pierre Péan, 81 ans, journaliste d’enquête – et non pas journaliste d’investigation. Oui, il y a, insistait-il, une nuance à saisir entre les deux types de journalisme. Cela fera précisément l’objet de ce papier dominical, en espérant que cela contribuera à jeter un éclairage sur notre métier, trop souvent critiqué par ceux qui n’en maîtrisent aucunement les ficelles, ou par ceux qui font un métier contraire du nôtre : les comunicants ou les mercenaires. Il est particulièrement important de faire le distinguo entre le vrai journalisme de ses variantes factices. Le formidable parcours de Pierre Péan, qui avait choisi d’opérer loin des réseaux qui tentent de contrôler les médias, peut ici servir de fil rouge. Surtout en ce moment où l’on assiste à la naissance subite de plusieurs nouveaux titres dans le sillage des prochaines élections et de la manne financière qui va avec. Ces nouveaux acteurs médiatiques se sont fixé pour mission d’essayer de tout acheter avec des fonds perdus…

Pierre Péan, qui a travaillé pour l’AFP, l’hebdomadaire français L’Express, et Le Canard enchaîné, était le genre de journaliste qui peut vous inciter à choisir ce métier, jamais facile, surtout dans une société d’interconnaissance, envers et contre tous, tant sa passion et son énergie pour les vérités plurielles étaient contagieuses, et saines pour toute société en voie de démocratisation. Pierre était un adepte du jusqu’au-boutisme, il n’allait jamais laisser tomber une enquête quels que soient les dangers ou la pointure de grosses machines sur qui il enquêtait. Ce Don Quichotte de la presse internationale était souvent comparé à Edwy Plenel, l’ex-dirigeant du Monde et désormais patron de Mediapart, qui était bien plus jeune que lui et dont les méthodes d’investigation divergent de celles, plus conventionnelles, de Pierre. Si Plenel est connu pour ses talents de meneur de journalistes d’investigation, avec un penchant pour le collectif pour faire tourner un site d’informations multimedia, Pierre, lui, demeurait un chasseur, ou plutôt un loup solitaire, se consacrant aux enquêtes fouillées au long cours (il publiait surtout des livres chaque année ou chaque deux ans). Deux tempéraments et deux temporalités différents – faisant paradoxalement le même métier, selon les canons journalistiques français.

Pierre expliquait, dans une interview en 2014, que «cela fait des années que je m’évertue à répéter que je ne me reconnais pas sous le vocable de journaliste d’investigation. Investigation, c’est la traduction d’une expression américaine policière. Je préfère le mot enquête. Je me définirais plutôt comme un enquêteur d’initiative sur sujets sensibles.» C’est Pierre, lui-même, dans le sillage de son livre-fleuve, La face cachée du Monde, co-écrit en 2003 avec Philippe Cohen, qui a contrasté sa pratique à celle, de plus en plus médiatisée d’Edwy Plenel et de Mediapart : «Attendre sur son bureau les PV des juges, ce n’est pas ce que j’appelle de l’enquête, mais de la simple gestion de fuites. Le journaliste devient un pion, rentrant dans les objectifs des uns et des autres, devenant l’outil de vengeances ou de stratégies judiciaires. Je revendique de prendre l’initiative, je ne suis pas un auxiliaire de justice, je n’ai pas besoin de la justice pour déterminer le sujet de mes enquêtes.» À cet égard, je vous recommande la série Duels, au cours de laquelle Pierre était opposé à Edwy Plenel en 2015 pour justement développer les nuances entre leur conception du journalisme d’enquête ou d’investigation.

Cependant, les professeurs des écoles de journalisme soulignent, pratiquement tous, que malgré les efforts, la passion et l’énergie de Pierre, l’expression «journalisme d’investigation» a pris le pas, en France, aux États-Unis, en Inde comme à Maurice, sur celle de journalisme d’enquête ou d’initiative personnelle.

Avant d’opter pour le journalisme, Pierre, fils de coiffeur, avait commencé sa vie professionnelle dans un cabinet ministériel au Gabon. C’est là-bas, dans un environnement pétri de corruption et de passe-droits, facilité par la Françafrique et le néo-colonialisme, qu’il développe une conscience de journaliste, choisissant de se ranger du côté des faibles au lieu d’opter pour une vie facile aux côtés des puissants et des nantis. C’est dans ce petit pays de l’Afrique centrale qu’il cultive une curiosité journalistique pour les personnalités politiques souvent exubérantes du continent, qui pensent pouvoir tout acheter sur leur passage. Un peu comme cela se passe sous nos yeux, avec l’argent qui infiltre certains médias en provenance du Sun Trust, de Mauritius Telecom, de Rakesh Gooljaury, de Michel Lee Shim ou encore de Dawood Rawat…

Outre les dirigeants africains, comme l’empereur Bokassa, qui offraient des diamants à leurs confrères européens, Pierre s’est penché sur les travers de Giscard d’Estaing, Miterrand, Chirac, Kouchner ou Le Pen. «C’était quelqu’un de simple, mais qui n’hésitait pas à s’attaquer à de grosses machines», et c’est cela qui lui a provoqué «une extraordinaire sympathie de la part du public et des lecteurs», a confié l’un de ses proches à l’AFP. Pierre relativisait : «Ma méthode est exclusivement fondée sur le temps. Le grand public, et certains hommes et femmes de pouvoir ou certaines institutions, croient fréquemment que les journalistes d’enquête ou d’investigation sont après une cible, qu’ils voudraient atteindre. Faux ! Dans l’immense majorité des enquêtes, les journalistes partent d’une source (témoignage, document ou autre), la vérifient, la recoupent, la croisent avec d’autres sources, la valident en conférence de rédaction, afin de pouvoir tirer un fil puis un autre et de dérouler l’ensemble de la pelote…»

C’est du reste pourquoi, insistait Pierre, que la protection des sources des journalistes demeure essentielle au bon fonctionnement de la société démocratique. Point que nous avons mis en avant, en septembre 2017, quand les casernes centrales voulaient avoir accès à nos ordinateurs et téléphones portables dans le sillage de notre enquête sur Ravi Yerrigadoo (celui-là même qui tente ces jours-ci un comeback politique au numéro 7) et ses connexions avec Hussein Abdool Rahim et des proches de Lee Shim. D’ailleurs la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) s’est pratiquement toujours prononcée sur cette question, considérant la protection de la confidentialité des sources comme une «pierre angulaire» du journalisme (Arrêt Goodwin contre Royaume-Uni, 27 mars 1996) puisque «l’absence de cette protection dissuaderait le plus grand nombre de sources valables possédant des informations d’intérêt général de se confier à des journalistes».

En 2007, la CEDH rajoute qu’il incombe à la presse d’être «le chien de garde de la démocratie», et qu’il y a lieu de protéger les journalistes qui agissent de bonne foi de tous ceux qui veulent les faire taire par des moyens légaux ou déloyaux. Mais à Maurice les princes du pouvoir, leurs conseillers et leurs mercenaires refusent toujours, en 2019, de décriminaliser les délits de presse, estimant qu’on doit garder une épée de Damoclès d’une autre époque au dessus de nos têtes.

Comme Yerrigadoo avant-hier, Ameenah Gurib-Fakim hier et Etienne Sinatambou ou Maya Hanoomanjee aujourd’hui, les puissants du jour et les institutions politisées, qui souhaitent cacher des choses ou les dissimuler sous le couvert d’une communication contrôlée par des mercenaires (qui prennent le relais de la MBC), chercheront toujours à connaître (pour assécher) les sources des journalistes, et à tenter de décourager ceux qui achètent notre journal au quotidien. Encore heureux qu’il existe des Pierre Péan pour nous montrer le droit chemin entre les trafiquants d’opinion et l’argent douteux, dont de l’offshore...

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