Mauritius Leaks: Entre réalités et perceptions

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On s’y attendait à l’express. Les Mauritius Leaks, sur lesquels nous avons travaillé de concert avec l’International Consortium of International Journalists (ONG basée à Washington, DC, à laquelle nous sommes affiliés depuis plusieurs années déjà), provoquent un tollé mondial — tout comme les Panama Papers, les Offshore Leaks et les Paradise Papers avaient agité la presse internationale et le Web. C’est ainsi que tourne le monde de la presse internationale, qu’on soit d’accord ou pas.

Et si sur le plan local, les Jeux des îles captent l’attention de nos journalistes, à l’international, les médias ne s’intéressent nullement à la qualification de Maurice en finale de football face à La Réunion ou à la couleur du maillot de Stephan Toussaint, mais aux faits mis en avant par une quarantaine de journalistes d’investigation provenant des quatre coins du monde; des journalistes qui ne font pas de la communication gouvernementale.

Maurice entre «optimisation et évasion fiscale». Maurice, «l’île qui siphonne les rentrées fiscales de l’Afrique». Ou encore Maurice, «havre de paix et paradis fiscal des Sud-Africains». Face à ces bandes-annonces, c’est tout à fait normal que le gouvernement et les opérateurs du secteur offshore montent au créneau, d’autant que notre pays a entrepris, durant ces derniers temps, pas mal de réformes sous les pressions combinées de la Grande péninsule (qui, du reste, a préféré enterrer son DTAA avec nous, quitte à nous dédommager en milliards et à financer le Metro Express, et aussi l’impressionnante piste d’atterrissage d’Agalega), de l’Union européenne et de l’OCDE. Mais là où nous ne sommes pas d’accord avec le ministre des Services financiers, c’est quand il nous accuse d’avoir agi de mauvaise foi en collaborant avec l’ICIJ, comme si l’express pouvait, ensuite, dicter la ligne éditoriale du Times of India, du Monde, de la BBC, RFI, Washington Post, etc. C’est nous accorder (bien) trop d’importance. Le problème ce n’est pas le rôle de notre journal dans cette enquête sur quelque 200 000 documents, e-mails, contrats, bandes-son confidentielles qui émanent d’une Management Company dirigée par trois Mauriciens, à Ébène.

Dans notre article liminaire qui a révélé les Mauritius Leaks aux Mauriciens (en date du 23 juillet), nous avons pris soin d’écrire : «Les documents ne démontrent pas des pratiques illégales, comme dans le cas des Panama Papers, mais ils suffisent pour démontrer le modus operandi traditionnel – et légal – des Management Companies mauriciennes pour aider leurs clients à fuir les taxes élevées dans leurs pays d’opération. Tout en garant leurs fonds à Maurice, où les sociétés offshores ne sont taxées qu’à hauteur de 3 % maximum. Ces révélations choquent le monde, mais particulièrement les pays africains avec qui Maurice a signé des traités de non-double imposition (…)».

Qualifié de père de l’offshore mauricien, Rama Sithanen — qui porte plusieurs casquettes à la fois, dont celui d’opérateur avec des intérêts directs dans le secteur — a, sans doute, raison d’insister qu’il y a quatre aspects à considérer sur la réputation de notre secteur offshore (il dément catégoriquement que nous sommes un «paradis fiscal») : 1) What we think we are (Government, EDB); 2) What they think we are (Perceptions des pays concurrents et de la presse internationale); 3) What we really are (Are there some rotten fruits in the basket? Should we do some 'soul searching’?); 4) What they want us to become (Directives de l’Union européenne, OCDE). En effet, entre les réalités plurielles et les perceptions, tout n’est ni tout à fait blanc ou tout noir, il y a beaucoup de zones grises, comme le démontre l’analyse des 200 000 documents, facilitée par l’utilisation de l’intelligence artificielle et le travail collaboratif des journalistes. Jouer à l’autruche ou se prévaloir d’une logique strictement insulaire n’est plus possible dans un monde interconnecté, où la transparence et les lanceurs d’alerte vont occuper de plus en plus l’espace public. Cela va de soi.

Pour combattre un réseau, fut-il de terroristes, de trafiquants d’armes ou de diamants, de dictateurs, etc., il faut monter un autre réseau. D’où la nécessité de former des réseaux de journalistes d’investigation transnationaux, comme l’ICIJ. Cette organisation à but non lucratif a été mise sur pied par une poignée de journalistes, qui occupent un discret bureau à côté de la Maison Blanche. Leur mission : révéler au grand public ce que les puissants ou les grands criminels à col blanc aimeraient nous cacher. Ils facilitent des enquêtes que les médias traditionnels n’ont pas le temps – ou les moyens – de mener, et rassemblent les différentes pièces du puzzle de la mondialisation et de ses travers.

***

 Il ne faut pas se faire d’illusion : le monde n’est pas un jardin d’enfants et notre juridiction allait, tôt ou tard, faire l’objet de critiques, comme cela a été souvent le cas dans le passé. Malgré tout, on aime bien faire le beau en Afrique mais le manque d’efficacité et de créativité de nos institutions – trop politisées (comme la Financial Services Commission, la Banque de Maurice, l’Economic Development Board ou la Financial Intelligence Unit) – va de plus en plus ternir notre image au lieu de protéger un secteur complexe qui emploie directement 15 000 personnes (et probablement le double indirectement).On l’a aussi vu, récemment, avec le Sénégal. Les pays du continent veulent aussi leur part du gâteau et ils vont essayer d’opérer sans Maurice, si les traités leur semblent défavorables, ou à sens unique. «Yes there is hypocracy in this world and some western jurisdictions are also not getting the attention they deserve but the world is not a fair place. Our villa sales too are all about tax arbitrage with residence permits. Do you think a highly indebted Europe, with protests about the rich, e.g. via yellow vests, can just let tax heavens live on?», me confiait hier un expert en finance internationale.

Aussi, il convient de faire ressortir qu’on ne dit pourtant presque jamais pourquoi tant de pays ont accepté de signer des DTAA avec Maurice. En fait, la contrepartie pour eux, y compris pour l’Inde, était/est l’investisse- ment qui rentrait — et qui n’allait peut-être pas entrer si la taxe locale s’appliquait ! Maurice n’a fait que reproduire ce que les pays riches ont pratiqué pendant des années à travers des territoires associés — par exemple les Barbades, les îles Cayman, l'Isle of Man, HongKong (utile à la Grande-Bretagne), Monaco, le Liechtenstein (utile à la France), parfois même des États à l’intérieur d’un pays (Delaware ou Dakota du Sud, pour les USA).

Et, enfin, l’on ne parle plus des sommes colossales volées aux peuples du Tiers-monde par des dirigeants qui achètent des châteaux en France, de somptueux apparts à Dubaï ou des sociétés aux USA. Ils sont, entre autres, Bokassa, Duvalier, Kadafi, Marcos, Fujimori, Wen Jiabao, Omar al Bashir, Zuma…Ceux-ci parquent leurs rapines dans les pays «développés», pas Maurice … Nous, nous avons Sobrinho et Angliotti… Et on s’en plaint et on n’en veut pas ! Pourtant le même Sobrinho, qui fréquentait assidûment les allées du Réduit et les couloirs de l’Hôtel du gouvernement, a investi gros au Portugal – pays de l’UE, bien plus qu’à Balaclava… Quelle hypocrisie, ce monde….

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