Un budget pour qui, pour quoi ?

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Je n’ai aucun doute que ce Budget fait plaisir à une grosse tranche de la population. Comment en serait-il autrement, puisqu’on s’est assuré qu’il en soit ainsi et que presque chaque citoyen peut y trouver son compte ou son profit ! Ce faisant, on a, globalement, favorisé la consommation et le court terme.

Les grognons, il y en a toujours, se retrouveront sous trois chapeaux principaux : ceux qui se sentiront tout simplement «oubliés», ceux qui, même s’ils y trouvent quelque bénéfice seront amers de voir d’autres obtenir «plus» et finalement ceux qui se demandent comment ces générosités du Budget seront financées et aideront le pays à l’avenir.

Mais d’abord, rappelons que même si le taux de croissance n’est pas au niveau escompté (ni les 5,5 % de Vishnu Lutchmeenaraidoo, ni les 4 % + de Pravind Jugnauth), un taux de croissance de près de 4 % est certes bon à prendre et ouvre définitivement de la marge fiscale. Cependant cela ne suffit pas pour l’équilibre du Budget, puisqu’il est annoncé que le gouvernement a besoin de vendre des actifs de l’État, dont l’identité reste cependant à préciser, pour une somme de Rs 11 milliards jusqu’en juin 2021.

Pour en revenir aux mesures annoncées dans le Budget, Rs 500 de plus par mois, cela intéresse 267 000 pensionnés, Rs 1 000 de plus par mois «for all public officers», incroyablement payé d’avance en attendant le PRB, cela intéresse environ 75 000 fonctionnaires. La baisse du gaz et de l’essence touche la plupart des consommateurs. Une voiture tax-free pour les taxis, tous les 4 ans au lieu de 5 ans, touche un «lobby» sonore et électoralement stratégique. Tout cela c’est du positif pour les bénéficiaires, mais consacre une fois encore la consommation face à la production. D’autre part, on peut déjà entendre grincer les pensionnés qui avaient cru obtenir plus et qui se demandent pourquoi ils n’ont pas droit, au moins, aux Rs 1 000 des fonctionnaires ! Les employés du secteur privé se sentiront, eux, oubliés… Les propriétaires de vans scolaires à qui on a donné Rs 1 000 de réduction de taxe par an, se demandent bien pourquoi les taxis sont favorisés ! Pas facile de plaire à tous, n’est-ce pas ! S’il y a eu 2 900 projets «communautaires» depuis 2015, Rs 1,2 milliard de plus financeront gymnases, MUGA, terrains de foot et jardins d’enfant. Mais y a-t-il aussi les budgets de maintenance que ces projets suggèrent ou continuerons-nous à voir les citoyens protester régulièrement contre des projets communautaires abandonnés, dégradés, sinon éviscérés ? Notons que les mesures pour les pensionnés et les fonctionnaires prennent effet en janvier 2020, soit sur six mois budgétaires seulement… Budgétairement et électoralement pratique !

Sur le plan productif, j’ai bien aimé l’idée du post study work visa, du Portable Retirement Gratuity Fund et du Skills Matching Platform. Si c’est mené correctement, cela va définitivement aider. Rs 160 M pour stimuler les routes touristiques de Shanghai et du Kenya, c’est bien, mais seulement si ce n’est pas le proverbial coup d’épée dans l’eau, style «corridor» singapourien. Les bateaux de croisière rapportent peu et probablement moins que ce que pourraient rapporter des marinas et surtout le tourisme articulé autour des MICE (Meetings, Incentives, Conferencing, Exhibitions) et des mariages étrangers «grand genre» qui se tiendraient au pays. On annonce un projet de Rs 12 milliards pour, enfin, construire un «break water» de protection dans le port, mais on en parle depuis longtemps déjà et il faudra pour cela réussir à mobiliser la participation du secteur privé… Espérons qu’il y aura un retour sur investissement pour les Rs 15 milliards dépensées pour le projet «Safe City». N’espérons plutôt rien comme ROI pour Côte-d’Or; Liverpool Football Academy ou pas. 

Les 12 mesures en faveur des SME, celles en faveur des petits planteurs de canne vont simplifier et faciliter la vie de nombreux petits entrepreneurs, mais ne va pas résoudre les problèmes fondamentaux des secteurs productifs. Il est heureux que l’indécente proposition du secteur privé de réduire les taxes de 15 % à 5 % n’ait pas obtenu audience, mais on peut sans doute prévoir du découragement et du désintéressement dans le textile, la manufacture, chez les planteurs produisant plus de 60 tonnes de sucre. Quant à l’économie bleue, elle ne semble pas vouloir être trop verte puisque le «bunkering» en reste l’idée maîtresse. Mais si les précautions sont prises, toutes les activités économiques comportant des risques, c’est sans doute une idée à développer.

La réduction du Budget pour les missions outre-mer de Rs 160 M à 120 M est bienvenue, même si cela arrive seulement en fin de mandat, ou l’on se rapproche généralement plus de son électorat, de toute manière. Les 50 paragraphes réservés au changement climatique et au nettoyage du pays promettent beaucoup, mais laissent dubitatif si on se réfère aux résultats de la campagne Moris Nou Zoli Pei d’il y a à peine deux ans, qui a… mené à notre situation actuelle ! Le problème est malheureusement devenu culturel et systémique et demandera donc désormais de très gros moyens. Répéter à satiété, comme une incantation, que l’avenir sera constitué de la Fintech, de blockchain, d’intelligence artificielle, ne sera jamais en lui-même une formule magique pour que cela se concrétise de manière significative. La cocasserie majeure du Budget a été l’annulation de la TVA sur «vermicelli, tukmaria, linseed (grain de lin), sagoo, appalam, mustard seed and sesame seed». Les opinions avisées ne croient pas que l’objectif de cette mesure est d’aider à combattre la vague de diabète dans le pays…

On aurait apprécié quelques paragraphes sur les résultats de l’argent dépensé dans le plan Marshall pour 11 000 familles démunies, un plan de réforme pour le plan de pension nationale, une décision rationnelle de cibler les prestations sociales pour les plus défavorisés. Au-delà des mesures (bienvenues !) pour le recyclage des déchets, il manque des décisions concernant… le reste des déchets et l’avenir des dépotoirs, des idées crédibles pour améliorer la productivité nationale et la production d’exportation, au moins une orientation nationale face au vieillissement de la population, une politique énergétique qui va enfin réduire notre dépendance aux hydrocarbures. À la place de quoi, dans ce dernier cas, on nous annonce l’arrivée d’un… Road Map et l’on constate, selon Statistics Mauritius, que la part du renouvelable a chuté de 16 % en 2015 à 12,9 % en 2018, alors que l’objectif est fixé à 35 % en 2025 ! Ça promet !

À noter, enfin, trois autres éléments intéressants relevant de ce Budget.

D’abord, les plus récentes estimations sur le Budget suggèrent que les montants votés pour 2018-19 (Rs 121,1 milliards) seront finalement sous-utilisés par Rs 8,3 milliards, ce qui a, bien sûr, aidé à compiler le Budget 2019-20 à hauteur de Rs 123,7 milliards.

Ensuite, dans l’Appendix G qui résume l’évolution du «Net Worth» du pays au 30 juin 2018, il faut noter une hausse des passifs de Rs 14,8 milliards (d’obligations de pension, majoritairement, découlant de salaires augmentés, évidemment !) Et une baisse d’actifs de Rs 5,8 milliards (du cash principalement), ce qui implique que le patrimoine net de l’État a encore baissé par plus de Rs 20 milliards ! La tendance n’est vraiment pas bonne : de Rs 273,5 milliards en décembre 2011, le «Net Worth» national était réduit à Rs 199,2 Mds en juin 2015 et chute maintenant à Rs 105,2 Mds à juin 2018 ! Ça vous chante ? «The objective is to improve net financial worth of government» nous serine-t-on, au paragraphe 21, page 4 de la section «Medium Term Macroeconomic Framework, etc…» des «Estimates» 2019-20. Il serait grand temps de s’en inquiéter, en effet !

Finalement, les chiffres budgétaires planifiés pour 2020-21 et 2021-22 indiquent, pour un nombre surprenant de départements et de ministères, des baisses de dépenses qui paraissent quelque peu improbables, mais qui ont cependant le don de faire plafonner les dépenses récurrentes totales à moins que celles prévues pour 2019-20 ! (voir page xviii des «Estimates»). A contrario, les projections des revenus budgétaires progresseraient par Rs 9,2 milliards pour 2019-20, puis par Rs 7,4 milliards pour 2020-21 et enfin par Rs 6,4 milliards pour 2021-22, ce qui aura un effet évidemment très positif sur le déficit et l’endettement. Mais est-ce bien crédible au vu des tendances passées ?

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