Le facteur Modi dans l’équation mauricienne

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La spectaculaire victoire du Bharatiya Janata Party (BJP) en Inde alimente maintenant bien des échanges de vue entre Mauriciens. On s’interroge sur l’impact de cette victoire sur les
données politiques à Maurice.

Narendra Damodardas Modi ayant gagné, va-t-il assister à Maurice à la concrétisation d’un vaste projet exécuté par une firme indienne ? S’il vient quelques semaines avant la dissolution du Parlement, sa visite sera-t-elle interprétée comme un soutien actif à Pravind Jugnauth ? Évidemment, ce que va livrer Larsen & Toubro est loin d’avoir l’envergure des deals colossaux réalisés à l’étranger par des géants indiens, notamment l’achat par Tata de Jaguar Land Rover en Angleterre ou des investissements des Hinduja, des Mittal et des Ambanis.

Doit-on s’attendre que Modi fasse un appel au vote en faveur du MSM et de Pravind Jugnauth ? Les dirigeants indiens et les puissants bureaucrates qui contrôlent en effet la politique étrangère de ce pays pratiquent une politique bien établie envers Maurice : ne pas intervenir directement dans les querelles politiques locales. C’est seulement en deux occasions que les Indiens se sont immiscés directement dans les affaires du pays, en prenant position en faveur d’une force politique aux dépens d’une autre.

La première fois c’était en 1981-82, quand Mme Indira Gandhi, convaincue d’une future déroute de sir Seewoosagur Ramgoolam, joua la carte MMM-PSM. La présence de Harish Boodhoo et d’Anerood Jugnauth dans cette alliance réconfortait Mme Gandhi et elle donna une série de «signaux» en recevant des dirigeants de l’opposition, à New Delhi. Elle accueillit à tour de rôle Anerood Jugnauth, Harish Boodhoo, Paul Bérenger, Kader Bhayat et même Jean- Claude de l’Estrac. Elle entreprit même une visite officielle à Maurice après le 60-0.

Mais dans les mois qui suivirent, Mme Gandhi découvrit vite que la politique étrangère du MMM nuisait aux intérêts de l’Inde. Elle décida alors de soutenir vigoureusement la nouvelle alliance MSM-PTr-PMSD et envisagea même d’envahir Maurice si jamais Paul Bérenger prenait le pouvoir. L’armée indienne prépara un plan d’invasion de Maurice, plan baptisé «Lal Dhora», voulant dire fil rouge. Puisque le MMM, après les événements de 1983, n’a posé aucun risque (du moins, pour les Indiens) de prise de pouvoir, New Delhi s‘est contenté de travailler en bonne entente avec les dirigeants du MSM comme ceux du Parti travailliste.

Pour les prochaines élections, on assisterait soit à la mise en place de deux grandes alliances, soit à une lutte à trois. Une alliance devrait logiquement regrouper le MSM et le MMM. Cette nouvelle formation affronterait une alliance composée des travaillistes, des Bleus et de l’équipe d’Alan Ganoo. La présence du MMM dans une alliance avec le MSM rendrait les stratèges indiens assez inquiets car Paul Bérenger a toujours porté un intérêt particulier aux Affaires étrangères, s’intéressant même aux discours que son allié de Premier ministre prononce à l’étranger, surtout aux Nations unies.

D’ailleurs, un incident concernant l’Inde avait marqué les relations entre les travaillistes et le MMM dans le gouvernement Ramgoolam post-1995. Par contre, s’il y a lutte à trois, il est théoriquement possible que le MMM, profitant des clivages profonds dans l’électorat qui soutient traditionnellement le Parti travailliste ou le MSM, accède au pouvoir à Maurice. Cette éventualité rendrait les Indiens encore plus nerveux.

Il est utile de faire ressortir que Modi a particulièrement soigné ses relations avec Navin Ramgoolam. Ainsi, lors de sa cérémonie d’investiture le 26 mai 2014, il avait pris l’initiative inédite dans l’histoire de l’Inde indépendante d’inviter exceptionnellement le Premier ministre mauricien, Navinchandra Ramgoolam, à assister à cet événement. Modi avait aussi parmi ses invités les dirigeants des pays voisins de l’Inde, notamment le Pakistan, le Bangladesh, le Sri Lanka, le Népal, le Bhoutan, les Maldives et l’Afghanistan. Modi dévoilait en effet ses futures options géopolitiques en admettant Maurice dans la ligue de ses voisins immédiats. Agalega allait plus tard traduire dans les faits la stratégie d’expansion géopolitique de Modi.

Depuis la défaite de Navin Ramgoolam, le gouvernement Modi s’est fait un devoir d’arranger des rencontres entre l’ancien Premier ministre et les visiteurs de marque indiens, dont la ministre des Affaires étrangères Sushma Swaraj, qui viennent à Maurice. À un certain moment, toutefois, suivant la prise de position hostile des travaillistes par rapport à la visite du chef ministre d’Uttar Pradesh, le yogi Adityanath, il y eut un refroidissement dans les relations. Mais il y eut aussitôt un dégel.

Suivant la première défaite de Navin Ramgoolam en 2000, un Premier ministre indien, Manmohan Singh, participant à l’inauguration de la Cyber cité d’Ébène sous gouvernement MSM-MMM, ne manqua pas de souligner que c’était l’ancien Premier ministre rouge qui avait pris la première initiative pour chercher la collaboration de l’Inde afin d’aider au lancement du secteur des Technologies de l’information et de la communication à Maurice.

C’est dire que de gouvernement Congress à gouvernement BJP, les Indiens ne sont pas prêts à «couler» l’acteur Navin au profit de Pravind ou l’inverse. Mais comme dans les scénarios écrits à Bollywood, les Indiens auront toujours à l’oeil les méchants empêcheurs de tourner en rond. Bien que dans les circonstances actuelles, il est difficilement probable que Johnny Lever, de plus en plus amoindri et squelettique, se métamorphose subitement en Shakti Kapoor.

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