Mémoire pour l’oubli

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Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, l’hypothèse a été que parmi les facultés qui distinguent l’homo sapiens du reste du monde animal est sa mémoire prodigieuse, doublée de sa capacité d’apprendre de ses erreurs passées.

L’hypothèse reste valable. Mais la recherche scientifique de ces dernières décades, ainsi que certaines réalités circonstancielles, nuancent, voire tempèrent, cette affirmation de multiples manières. Voir, par exemple : https://www.nature.com/articles/s41467-019-09102-3

On postule que si l’effet dissuasif de n’importe quel évènement traumatisant s’effrite avec le temps, il chute aussi dramatiquement dès lors que la population concernée n’a pas, elle-même, vécu ce traumatisme ou n’en a pas entendu parler par quelqu’un qui en a souffert.

L’on explique ainsi la montée des nationalismes populistes ces dernières années un peu partout sur la planète par le fait que les populations du jour ayant personnellement vécu sous le fascisme ou sous sa menace ne contiennent plus que ceux qui ont aujourd’hui… plus de 90 ans ! N’ayant jamais souffert sous de tels régimes, les électeurs plus jeunes sont souvent prêts à essayer du «neuf». Qui est, en fait, du vieux ! Sans vaccin !

En parlant de quoi, la même hypothèse explique la montée d’une petite vague anti-vaccin qui mène aujourd’hui au retour de la rougeole et de la poliomyélite. Quand ces maladies ne sont plus visibles ou vécues quotidiennement, certains – de plus en plus nombreux – croient alors possible de négliger les vaccinations. Ce qui mène à une résurgence, notamment de la rougeole, même à New York ou en Nouvelle Aquitaine.

Il est aussi possible de postuler que les générations «Born Free», post apartheid auront de moins en moins tendance à reconnaître la contribution de l’ANC à leur situation et qu’ils seront, par contre, plus motivés par leurs soucis quotidiens : travail, santé publique, logement, éducation, qualité des services : eau, électricité. Le phénomène est similaire pour les cyclones…

Terminons par la politique, où les cycles sont certes plus courts. Si ce que l’anglais a appelé «the power of incumbency» reste un facteur non négligeable qui permet à ceux qui sont au pouvoir, comme Lepep actuellement chez nous, de prendre des décisions budgétaires, régulatrices ou même démagogiques qui peuvent influencer l’électeur à se mobiliser en leur faveur, le fait est que la mémoire plutôt courte de ce dernier joue aussi dans l’autre sens pour tout ce qui est négatif. Ce que le gouvernement pense positif et à son crédit (Metro Express, JIOI et nouveau stade, Terre-Rouge – Verdun, eau 24/7, mesures populaires possibles du prochain Budget, Safe City, pont Coromandel-Sorèze, etc.) est ainsi dans une course contre la montre pour se faire voir, palper, utiliser de manière positive avant les élections.

L’espoir de ceux qui gouvernent est que ce solde positif fasse le poids par rapport aux casseroles qu’ils traînent ou qu’ils traîneront par ailleurs. La perception de ce qui est une casserole ou pas sera, par ailleurs, cruciale. Pensez à trois exemples parmi d’autres : l’eau 24/7, le stade de Côte-d’Or et le projet Safe City. D’autant que la mémoire généralement courte des électeurs fait qu’ils ont largement oublié ce qu’ils reprochaient au gouvernement précédent, au point où, par exemple, la route de Terre-Rouge – Verdun sera un fleuron ou une casserole du gouvernement présent seulement et que peu, très peu de monde y retrouvera quelque responsabilité travailliste… Ainsi va la mémoire !*

***

Encore l’Economic Development Board (EDB) ! Je ne comprends pas bien toute l’excitation et tous les reproches faits au film Serenity. On s’énerverait face à de fausses factures que ce serait normal. On ferait des reproches à la méthodologie de remboursement de frais que ce serait compréhensible. On suggérerait une manière de mieux faire que ce serait bienvenu ! On irait jusqu’à dire que c’est une initiative qui coûte cher (Rs 364 millions entre 2017 et 2019 ?), mais il faut quand même comprendre que, selon le Film Rebate Scheme, l’EDB rembourse entre 30 et 40 % des dépenses définies par la Cédule 1, c’est-à-dire des dépenses très largement canalisées vers des services se trouvant à Maurice. Le but de l’opération semble être de favoriser indirectement le développement d’une industrie de production cinématographique au pays, en s’appuyant sur des producteurs, très souvent étrangers, connaissant leur métier, qui sous-traitent localement. C’est sûrement mieux qu’encore une autre «Authority» avec des croûtards à salaire fixe, siégeant dans d’interminables comités, qui organisent séminaires et conférences, pondent des rapports et visitent, interminablement aussi, tous les festivals de cinéma du monde.

Cependant, il faut aussi comprendre que choisir un film sous le Film Rebate Scheme ne garantit pas un succès au box-office et que ces financements ne produiront pas, non plus, des films publicitaires sur le pays, sauf incidemment. Par exemple, je ne crois pas que les spectateurs lisent un générique de film pour savoir où il a été tourné. Si le film est un navet, cela ne se reflétera pas sur notre pays mais plutôt sur le réalisateur, le script ou les acteurs ! Par contre, les photos du Premier ministre avec Diane Lane et Matthew McConaughey, à l’hôtel Maradiva, comme par hasard, ontelles rendu service au film et à l’EDB ou le contraire ?

De toute manière, si vous cliquez «Serenity/Rotten Tomatoes/Fresh (critics)», vous serez peut-être surpris d’apprendre combien ont aimé le film…

***

Les électeurs savent-ils ce qu’ils veulent ?

Au Royaume-Uni, 51,89 % votèrent pour le Brexit en juin 2016. 28 % des électeurs ne votaient pas.

Trois sondages différents suivent l’opinion britannique depuis : (https://whatukthinks.org/eu/opinion-polls/).

Le premier «tracking» (BMG ; 58 sondages) demande : «Should UK remain or leave?» 51 % veulent rester, 42 % partir, 8 % ne savent pas. Si on enlève les «ne savent pas», ceux qui souhaitent rester sont majoritaires à 55 %.

Le deuxième «tracker» (Eurotrack ; 76 sondages) questionne : “If there was a new referundum, how would you vote?» 44 % veulent maintenant rester et 40 % partir, 8 % ne savent pas et 7 % disent ne pas vouloir voter.

La troisième série de sondages (YouGov ; 116 sondages) interroge : «In hindsight. Do you think UK was right or wrong to vote leave?» 48 % disent «wrong» et 41 % disent «right» avec 11 % d’indécis.

Les trois «trackers» dessinent la même évolution : les 52 % de votants pour le Brexit en 2016 sont réduits à 40/42 % en mai 2019 sur la base de faits maintenant connus, cela fait… 10 % de moins, madame May ! Mais je voudrais souligner deux autres faits évidents. Premièrement, comment ceux qui savent le moins, puisqu’ils ne «savent pas» sont déterminants au vote final et, deuxièmement, combien ceux qui ne votent pas (28 % en 2016) sont encore plus capables de déterminer l’avenir sur une question aussi cruciale !

En démocratie, il faut et savoir et voter évidemment !

Pendant ce temps-là, à la dernière élection régionale britannique, UKIP, le parti de l’indépendance, perdait 123 sièges, pour se retrouver avec trois seulement, alors que les sondages pour les élections européennes du 23 mai placent le Brexit Party de Farage en tête, avec 31 % des intentions de vote ! Pour un parti qui ne veut plus de Bruxelles, cela peut paraître un tantinet contradictoire… vous ne trouvez pas ?

Mais pas plus que dans le cas de Matteo Salvini, l’ethno-nationaliste de l’Italie qui n’aime pas Bruxelles non plus. Pour faire un pied-de-nez à l’Union européenne, il propose le plus sérieusement du monde une taxe sur les sauveteurs de migrants en Méditerranée, soit 5 500 euros pour chaque personne sauvée, dûment déposée en port italien ! Dont deux (Gênes et Trieste) ont été maintenant «vendus» à la Chine, sans doute pour se «libérer» un peu mieux de Bruxelles ?

Bruxelles c’est du vécu quotidien. L’image chinoise date de Marco Polo !

*Pour une déambulation agréable dans les couloirs de la mémoire, voir «I remember it well» de Maurice Chevalier : https://www. youtube.com/watch?v=GQxM5rJ-uiY

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