Perspective de long courrier

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Une décennie, c’est un temps court. Pourtant, il suffit de peu pour que la conjoncture change.

Les dix dernières années, tout allait bien dans le tourisme. La crise financière passée, les chiffres étaient remontés. Mais là, oups… Rien ne va plus ! Les arrivées plongent. Pas contents, les touristes ? Pourquoi ? Chacun y va de sa petite histoire : Pâques, gilets jaunes, Brexit… Sauf que les autres destinations ont les mêmes excuses. Pas les mêmes résultats. C’est un peu faiblard comme explication.

La destination s’essoufflerait-elle ? Aurait-on perdu la recette du succès ? Pour rester positifs, on peut penser que ce ralentissement n’est qu’un juste retour du balancier après dix ans de chiffres exceptionnels. On pensait que nos fausses plages, nos coraux blanchis, nos îlots-parking de bateaux et notre patrimoine en disgrâce auraient ralenti le flot de touristes. Même pas ! Les Mauriciens sont bons vendeurs ! La machine a tourné à plein régime.

On peut se féliciter de cette prouesse. Chercher à la reproduire à tout prix. Comme on peut aussi reconnaître que la conjoncture mondiale nous a aidés. La politique monétaire souple a fait pleuvoir des ressources financières sur les économies d’Europe. Le pétrole est resté peu cher et abondant ; les prix des billets d’avion ont plongé. Du coup, la classe moyenne européenne consomme différemment. Si elle peine à se payer un loyer, et désespère de rembourser une hypothèque, elle s’autorise des petits plaisirs. Elle voyage. Bien plus souvent, bien plus loin. Pour des destinations telles que Maurice, l’opportunité de brasser du nombre était réelle. Il a fallu chasser le rabais. Et ça a marché.

A ce jour, devant les chiffres en déclin, on garde confiance. Les saisons ont changé. Ceux qui ne viennent pas en plein été ne voyagent-ils pas à la demi-saison? Avec un coup de pouce des terroristes ailleurs dans le monde, Maurice, «havre de paix» en dépit d’une insécurité plus dissimulée, bénéficie de l’effet de report. Tant que la destination reste compétitive, les chiffres devraient remonter. On construira d’autres hôtels…

Cependant, si on se projette dans les dix prochaines années, sait-on encore si, en dépit de notre compétitivité améliorée ou perdue, la course sera la même ? C’est bien de savoir que nous sommes plus attrayants que le Sri Lanka. Mais pourra-t-on encore compter sur le dynamisme de l’économie mondiale pour alimenter les désirs de voyage de la classe moyenne? Que sait-on des nouveaux comportements de voyage ?

Voyons plus loin. L’Europe stagne. Les économistes prévoient plutôt une précarisation des classes moyennes. Paradoxalement, c’est un facteur de soutien au marché du voyage. Quand les revenus baissent, certains reportent leurs projets de voyage. Mais voyager, c’est aussi vivre dans le présent. Alors les ménages reportent aussi l’achat d’une maison, l’arrivée d’un enfant. Puis, dès que les finances repassent au vert, ils s’offrent un voyage. Pour l’heure, le désir de vivre dans le présent, associé aux rabais marketing offerts, soutient le tourisme mondial.

Pourtant, la conjoncture pourrait changer. Un autre segment de consommateurs émerge : les 15-18 ans d’aujourd’hui. Le 15 mars dernier, ils étaient 1,4 million à faire la grève pour le climat. En 2029, ils auront 25 ans à 28 ans, un salaire et sans doute pas encore d’enfants. En plein dans la cible des campagnes de marketing touristique. Ces jeunes sont certes voyageurs. Mais ils sont aussi dans la cible de mouvements tels que «Stay Grounded» qui invitent à se passer de l’avion. Au final, choisirontils un long courrier pour passer une semaine à l’île Maurice ?

Pour ne rien arranger, rien ne garantit que la période faste des billets d’avion à rabais continue. D’ici 2029, les experts prédisent un autre événement: le pic pétrolier. Le moment où la production totale de pétrole dans le monde devrait commencer à baisser est estimé à… 2025, ou plutôt quelque part entre 2020-2030. D’ici-là, on peut rêver de faire voler un avion aux panneaux solaires, ou de faire Paris-Maurice en train. Comme on peut penser que ce ne sera pas simple de traverser la planète pour une semaine de vacances à bon marché.

Pour une destination qui dépend du voyage long courrier, les tendances longues, c’est l’iceberg du Titanic. Pas moyen de ralentir le navire, ou de changer de trajectoire. Le secteur hôtelier est bien trop endetté. Le gouvernement a trop besoin de devises. Ministres et capitaines d’industrie s’entendent sur un point : pour que tout se passe bien, on va éviter d’alerter les passagers. À l’aide de labels écolo, on réarrange les transats et on joue du violon sur le pont du navire. Qui sait ? Avec un peu de chance, l’iceberg aura fondu.

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