Gare au piège politique !

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Il aura donc fallu 16 jours de grève de la faim d'un citoyen courageux qui, seul contre tous, s'est jeté dans une bataille personnelle et légitime sur la dépossession des terres de ses ancêtres, pour que le gouvernement cède et promette l'institution d'une Land Court ou d'un autre mécanisme. Il aura donc fallu une chaîne solidaire, allant de Mgr Piat, qui a justifié la démarche du gréviste Clency Harmon à l'Affirmative Action (dont les membres comparent le combat d'Harmon à celui des Chagossiens), en passant par des Mauriciens, personnalités ou anonymes, pour qu'il y ait des garanties écrites sur l'institution de cette cour pas comme les autres. Mais il aura aussi fallu cette confrontation entre un homme déterminé à réclamer justice pour ses droits estimés lésés et l'État pour qu'on réalise jusqu'où peuvent aller certains politiciens démagogues.

Ainsi, l'image de Ramgoolam, qui se voulait touchante, pourrait faire rire s'il ne s'agissait pas d'une affaire aussi sérieuse qu'une grève de la faim. Venant soutenir le gréviste, l'ancien Premier ministre n'a pas raté l'occasion de faire de la cheap politics, en affirmant au micro des journalistes «ki fode nou revini mem pou trouv solision». Il a rappelé, par la même occasion, que c'est sous son prime ministership que la Commission Justice et Vérité a été instituée. Ce qui est vrai. Mais ce que Ramgoolam ne nous dit pas, c'est pour quelles raisons, entre 2011 et 2014, son gouvernement n'est jamais allé de l'avant avec la mise sur pied de cette Land Court préconisée par la Commission Justice et Vérité.

Mais il y a pire dans l'illustration de l'immoralité : car s'il y a un autre politicien à qui il faut demander des comptes, c'est bien au leader de l'opposition. Qu'on le sache, Xavier-Luc Duval était non seulement ministre dans le gouvernement Ramgoolam mais il présidait aussi un comité censé mettre en application des mesures préconisées dans le rapport de la Commission Justice et Vérité. Et ce n'est pas tout. Duval est redevenu vice-Premier ministre dans le gouvernement Lepep entre 2014 et 2016. En clair, le leader bleu était au pouvoir entre 2011 et 2016, et réclame aujourd'hui, de la part d'autres, ce que lui a été incapable de réaliser.

S'il est important de souligner ces faits, c'est pour qu'on ne soit pas dupe de la propagande, de la manipulation et de la malhonnêteté intellectuelle de ceux qui nous gouvernent. Car qu'a-t-on vu ? Que si l'ancien gouvernement PTr/PMSD a failli sur la mise en application d'une Land Court, le gouvernement Lepep avait aussi estimé nécessaire d'en proposer une en l'inscrivant dans son manifeste électoral. Plus de quatre ans plus tard, nous sommes encore au point de départ. Alors, interrogeons-nous ! Oui,  la Commission Justice et Vérité avait toute sa raison d'être. Pour les raisons suivantes : faire le point sur une période spécifique de notre histoire, les séquelles de l'esclavage et de l'engagisme, déconstruire des stéréotypes et idées reçues sur les terres des descendants d'esclaves, dépossédés malgré eux de leurs biens, entamer un travail de pardon et de réconciliation nationale, cette commission ayant pris pour modèle celle de l'Afrique du Sud. Sauf que les politiciens ont pratiqué ce qu'ils ont toujours fait : l'utilisation de cette plateforme en arme politique pour séduire un profil sociologique particulier de l'électorat, en l'occurrence ici, particulièrement les créoles.

Souvenons-nous de l'ambiance qui régnait dans le pays quand la Commission Justice et Vérité avait été créée. Nombreux étaient ceux qui ont alors cru qu'on allait arracher des terrains des grands propriétaires pour les restituer à ceux qui les avaient injustement perdus. Et les politiciens, parce que cela les arrangeait, laissaient croire à cette perception en forme de leurre pour manipuler une opinion ethnique spécifique. Alors qu'il s'agit là d'un sujet sensible, complexe, délicat, car il y a de vraies victimes qui espèrent réparation. D'où les grandes attentes désormais sur l'institution de cette Land Court en laquelle l'espoir est désormais placé. Et pour que, dans quelques années, nous ne nous retrouvions pas dans la même situation qu'aujourd'hui, le gouvernement a le devoir moral d'expliquer les mécanismes de ce nouveau tribunal. Sinon, nous basculerons une nouvelle fois dans un piège politique !

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