Pour que ça aille mieux

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Dans un article intitulé «A podium for our scholars», dans l’édition de l’express du 7 janvier 2004, j’écrivais ceci : «Far from being an island as the geographical definition goes, Mauritius is a continent by its …intellectual dimension.»

Malheureusement notre intelligentsia—surtout côté classique—est presque reléguée dans l’anonymat. Et ces sages, par rapport à leur savoir et à ce qu’ils peuvent transmettre n’ont pas le même privilège à l’image et à l’antenne que nos hommes publics, ou alors un rare et rapide passage d’étoile filante dans le ciel télévisuel. Là aussi, pour parler de gestion, économie ou projets etc. Ou pour extrapoler sur leurs connaissances propres et inviter les jeunes à surtout étudier et adopter une attitude philosophique dans la vie. Il est question ici des «Humanities» en tant qu’étude de l’histoire de la pensée, de différentes branches de la philosophie et des humanités…universelles.

La majorité des jeunes se tournent vers les secteurs modernes que sont la comptabilité,
l’économie ou encore l’informatique.

Je pense surtout à nos jeunes. Il est possible que la majorité ne soit pas initiée dans ces domaines. Sujette à un enseignement axé sur les matières modernes, tourné presque complètement vers la comptabilité, l’économie, l’informatique etc. – diplômes en grande demande sur le marché du travail – la génération montante, en sus des moyens dont elle dispose, a cependant besoin de l’abstrait, du senti et de la sérénité – a sound mind in a sound body – pour se créer en faisant sienne la «grande opération morale, poétique et scientifique qui doit déplacer le paradis terrestre et le transporter du passé dans l’avenir» comme le recommandait Saint-Simon (j’ajouterai philosophique aussi).

Les mœurs se corrompent, changent ou influencent les mentalités à la vitesse de la lumière et trouvent des proies faciles chez ceux sans expérience. Nos jeunes ont besoin d’être épaulés pour remanier leur vision de la vie et des hommes pour servir l’île Maurice de demain. C’est la revendication silencieuse de la future île Maurice. Donc il est impérieux, pour répéter Saint-Simon, «de faire entrer en activité les passions généreuses des hommes qui possèdent des capacités les plus positives». Et nul doute que nos jeunes en débordent !

Et comment mettre en action ces dévouements pour son prochain et son pays sinon en établissant des contacts directs entre nos «Socrate» et nos jeunes. «Philosophy is central to the life of nations» a clamé le professeur Mumford Jones (remarquez, en passant, le pluriel).

Peut-être en mettant sur pied un think-tank, non pas pour conseiller les politiques comme aux États-Unis, mais à la mauricienne. Constitué par l’État et à sa charge, un panel d’intellectuels rémunérés ou volontaires, universitaires d’études classiques, est tout indiqué pour remplir cette mission : proposer aux jeunes des «scholarly activities».

On pourrait programmer des cours sur les «Humanities», dégager une stratégie informative et initiatique sur cette discipline édifiante, animer régulièrement des conférences, causeries, forums et débats dans les mairies, les centres communautaires, les salles de réception et dans les collèges pour les étudiants, (Form V et VI), provoquer des discussions, d’échanges des points de vue, des concepts même conflictuels – car ils nourrissent la compréhension, la tolérance et stimulent l’évolution de la pensée et déboulonnent les idées fixes – sur les arts, les cultures, la philosophie et ses différentes doctrines.

De ces «mind to mind collisions» entre la sagesse des aînés et les exubérances juvéniles jailliront des réactions surprenantes et des talents cachés. Ainsi les jeunes auront l’occasion de s’exprimer, de se défouler et seront motivés par le défi subtilement instillé en eux par le tact et la finesse de leurs guides culturels. Sera ainsi dispensée une «éducation qui consiste à tirer le meilleur de soi-même» (Gandhi). Seront aussi débarrassées les mauvaises influences subies, sera contré le mauricianisme étroit, par le travail qu’ils font sur eux-mêmes parce que «culture is an inward striving which is a pursuit of perfection», assurément une exigence de nos jeunes.

De cette formation indirecte se dégagera une réorientation de nos jeunes, si encouragés d’entrer dans le débat, vers le culte de l’objectivité dans leurs approches d’un problème, seront éclaircies les permutations permanentes désirs/valeurs personnels et les tendances qui démolissent au lieu d’édifier l’homme, grâce aux explications et les éclaircissements pondérés des guides sur l’éthique, la liberté, la libre analyse, le libre arbitre, la morale en soi et le respect des traditions.

En pareille situation il faut s’attendre à des imprévus, des remue-ménages, peut-être même des vociférations à cause de degrés d’éducation disparates. D’ailleurs ce sera un inconvénient si tout le monde pense de la même manière. Une telle uniformité desservirait l’objectif de ces réunions qui reste un genre d’université ouverte où l’éducation mutuelle et universelle se dévoile et éveille les participants via les interactions sous la maîtrise des intellectuels qui, conciliants, sauront s’imposer par leurs sagesses et connaissances.

De plus, un effet subsidiaire mais non moins éducatif de ces colloques serait les inévitables sauts sporadiques dans la culture sociale sous la gouverne des maîtres. Rappeler aux jeunes protagonistes l’importance de l’autocensure, de la courtoisie, des gestes et manières convenables, de la correction dans les mots, le comportement et le ton – à ne pas faire éclater le tympan et l’orbite – lors d’une discussion, des trucs qu’on acquiert dans la fréquentation des gens – non dans les livres – et qui leur seront aussi utiles au boulot que dans leur vie de tous les jours. Bien avant, le Cardinal Newman l’a dit «That training of the intellect best enables the individual to discharge his duties to society».

Notre société est une collectivité… de différences. Notre mauricianité émane de et repose sur plusieurs cultures et réclame qu’on reconnaisse leur mérite et la contribution qu’elles apportent à notre vivre ensemble. Amener les jeunes donc à discriminer  entre la fougue et  l’ardeur, à modérer les envies,  à comprendre le relativisme de la supériorité, qu’il n’y a rien de risible dans un rite, une tradition, une façon de penser, rien de désespérant dans une circonstance  difficile si on a recours à cette «attitude philosophique» ou si on en découvre la raison profonde.

Ce qui est suggéré ici, c’est un genre de «pplied reform» pour décontaminer les esprits des préjugés qui «liment jusqu’à l’os certains principes qui fondent le vivre ensemble» (Bruno Frappat), créer un  équilibre entre le rationnel et l’émotionnel, faire un lien entre notre  île et la pensée mauricienne telles qu’elles sont et telles qu’elles devraient ou pourraient être, grâce à l’expertise de nos érudits et le pouvoir d’adaptation de nos jeunes. En somme, on élargit l’étendue de la pensée dans un «non examination subject» et on jette un regard inquisitif sur tout ce qui nous a précédés, ce qui nous entoure et ce qui arrivera.

C’est, en bref, philosopher. On naît et on reste philosophe – à notre insu – même si on devient médecin, technicien, économiste, scientifique ou politicien et cet attribut resurgit dans certaines conjonctures.

Ainsi, Oppenheimer, quoique fier de sa prouesse scientifique a réagi en citant le Bhagavad-Gita «Maintenant je suis devenu la mort, la destructrice des  mondes» après le premier essai réussi de la bombe atomique et Robert Lewis, co-pilote d’Enola Gay de s’écrier «By God, what have we done ?» en voyant le monstrueux champignon après avoir largué la bombe A sur Hiroshima. C’est le souci pour leurs frères hommes la source de ces réflexions et attitudes philosophiques.

Nos jeunes bien que géographiquement isolés ont connaissance de tout ce qui se passe dans le monde dans presque toutes les sphères d’activités. Seuls  leur manquent, à mon humble avis, cette dynamique «qui met en activité les passions généreuses» (toujours citant Saint-Simon) et ce regard  philosophique sur leur confort et leurs facilités comme sur le déséquilibre des choses et les inégalités. Donc  on doit continuellement revitaliser leur âme, réactiver les valeurs  moribondes, mauricianiser leurs ambitions  et étendre leurs frontières libératrices pour que l’attente de l’île Maurice ne soit pas stérile.

Ce sera un carré d’as pour Maurice si le politique se décharge de son fardeau de Nation Building sur des intellectuels.  Apprendre aux jeunes à ne pas exploiter l’idée d’appartenance de communauté, d’intérêt  personnel  et même de religion est plutôt un exercice moral et intellectuel que politique.

Et qui sait, que parmi eux se cachent des bourgeons philosophes ou un Malcolm de Chazal qui, bien que ingénieur, a mis par sa pensée et ses écrits l’île Maurice sur la carte du «savoir-plus» philosophique.

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