Le chant du cygne de Vishnu

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Dans les tragédies grecques, le chant du cygne s’avère la dernière oeuvre de quelqu’un avant de mourir. Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui aime évoquer la possibilité de «Black Swan» (qui décrit un événement imprévisible), savait fort bien qu’il n’allait pas, à 74 ans, rempiler lors des prochaines législatives. Mais «enough is enough!» Au lieu de partir se reposer sur la pointe des pieds, Lutchmeenaraidoo, qui avait dit sur le plateau de l'express qu'il ne «croyait pas aux chiffres» (!), a choisi la confrontation à trois mois de la présentation du dernier discours du Budget. En cette année électorale, il vient chambouler la fin de la législature des Jugnauth, en faisant bien comprendre que s’il n’y a pas eu de «deuxième miracle économique», ce n’est nullement de sa faute, mais celle de l’actuel ministre des Finances, par ailleurs Premier ministre. Personnage flamboyant, quelque peu diminué par l’âge, la maladie et le scandale de l’or, Lutchmeenaraidoo nous a joué une tragi-comédie en trois actes.

Acte 1 - mars 2015 : Un quart de siècle après son dernier Budget, le tandem sir Anerood Jugnauth-Vishnu Lutchmeenaraidoo veut frapper, à nouveau, les esprits. Malgré une faible marge de manoeuvre économique, le gouvernement Lepep maintient plusieurs de ses promesses électorales (l’abolition de la taxe de 10 sous sur les SMS, la dissémination des bornes Wi-Fi, l’annonce de construction de logements sociaux plus décents). Au coeur du Budget 2015-2016, la notion du «partage». La logique est la suivante : seule une répartition équilibrée des richesses peut assurer la «paix sociale». Lutchmeenaraidoo veut jeter les bases d’une organisation sociale plus juste, qui se place au chevet des plus vulnérables de la société, tout en restant dans le cadre de la démocratie libérale. Autre fait notable : la main tendue vers le privé – outre les six «méga projets» annoncés –, Lutchmeenaraidoo ambitionne de planter le concept de «valeur partagée » et veut, par ailleurs, en finir avec cette tendance vers une «nasion zougader». Mais le temps nous prouvera que ce premier Budget de Lutchmeenaraidoo est déconnecté de la réalité : en misant sur les smart cities, Vishnu laisse, plus ou moins, le privé gérer seul les problèmes sociaux dans les villes et villages. Mais les «méga projets» vont prendre du temps à se matérialiser et, entre-temps, les PME et les «chantiers de construction» peinent à créer les 15 000 nouveaux emplois promis tous les ans. Résultat : impossible de renouer avec une croissance moins molle. Août 2015 : l’économie change de capitaine. SAJ prend les devants, Vishnu assiste dans la salle à la présentation de l’Economic Mission Statement. SAJ dit ceci : «History is not written by prophets of gloom and doom. It is written by achievers (…) As a Prime Minister, I am not here to make promises. I am here to say to the Nation that the second economic miracle is well within our reach.» L’euphorie du départ a clairement laissé la place à la déception. Le «Feel-Good Factor» du début, stimulé en grande partie par la compensation «across the board» de Rs 600 et la pension de vieillesse universelle à Rs 5 000, s’est dissipé.

Acte II - 6 avril 2017 : «Euroloan : le grand cover-up ?», la Une de notre édition du jeudi 6 avril 2017 (une année après que l’affaire avait été ébruitée mais contenue) provoque une conférence de presse de l’ancien ministre des Finances, recasé depuis aux Affaires étrangères, après sa malheureuse demande d’emprunt à la State Commercial Bank pour spéculer sur l’or. L’express est expulsé par un Lutchmeenaraidoo hors de lui. SAJ a toujours voulu faire croire que le gouvernement n’est pas déstabilisé, que ce «mini-remaniement» est du «business as usual». Bref, que c’est un problème de santé de Lutchmeenaraidoo, et non l’euro-loan, qui a provoqué sa révocation des Finances. Mais le «pétage de plomb» de Lutchmeenaraidoo en dit long sur le moral de l’homme qui se sent attaqué. Philosophe, adepte de la méditation transcendantale, Lutchmeenaraidoo se donne un temps de réflexion avant de «passer à l’action». Il sait fort bien que l’on a violé le secret bancaire, terni l’image de la SBM, fait chuter l’action boursière de la banque, effrayé les investisseurs, mobilisé l’ICAC pour l’atteindre. Simultanément, on a sorti des dossiers contre sa soeur, son fils, sa belle-fille, sa proche collaboratrice…

Acte III - mars 2019 : Avant même son discours devant le président malgache, Lutchmeenaraidoo s’était replié sur lui-même, sur sa vie intérieure. Son concept de diplomatie économique n’était pas compris ou suivi par le reste du gouvernement. Il s’était éloigné de son fameux triangle de piliers nouveaux (le port, l’océan et le continent africain) et de la philosophie de Kierkegaard : «L’homme véritablement extraordinaire est le véritable homme ordinaire.» L’avenir, insiste Lutchmeenaraidoo, est un ensemble de possibilités vers lesquelles il faut tendre, «l’avion doit décoller malgré les vents contraires». Selon lui, l’action gouvernementale est, avant tout, une mise à l’épreuve de ces possibilités. Elle est la pierre de touche de notre sincérité : «Veut-on vraiment sortir du middle income trap ?» Il sait qu’on est soumis à de nombreux déterminismes. Aujourd’hui, il sait que le sucre et le textile font partie de la recette du passé, que l’offshore post-DTAA va connaître de plus en plus de difficultés, que le tourisme pourrait chuter. Mais il n’a pas voulu, devant l’histoire, porter ce blâme collectif, en fermant sa bouche. Incapable de réaliser ce deuxième miracle, il a choisi, un jour de Holi, de compliquer la donne de ceux qui ont fait de son rêve d’accéder de nouveau au pouvoir un cauchemar. Désormais, le Premier ministre ne contrôle plus le calendrier électoral et ne peut plus jouer la carte de la surprise…

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