Ça ne sent pas bon

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Je ne parle pas, ici, de nos dépotoirs qui débordent sans solution à long terme connue après Mare- Chicose et qui semblent engendrer de plus en plus de «solutions maisons» intempestives partout dans l’île (Who Cares ?), mais de la planète tout entière, Maurice comprise.

Il y a pourtant eu le «ruling» de la Cour international de justice (CIJ) cette semaine et elle a été positive pour nous. De manière cinglante ! Dans un jugement cruel pour un pays qui se soucie de sa réputation de «fair-play» et qui se targue d’être respectueux de l’État de droit et du droit en général, la CIJ y est allée dare-dare : crochet du droit en décrétant que la décolonisation de Maurice n’a pas été «lawfully completed» en 1968, crochet du gauche en constatant que le droit des peuples a l’autodétermination n’a pas été respecté non plus, «swing» ravageur statuant que les Chagos sont gérés illégalement depuis 1965, un autre crochet du gauche sec soulignant que Maurice n’était pas encore un pays souverain indépendant en état de céder librement son territoire avant 1968, pour finir avec l’uppercut recommandant aux Britanniques de mettre fin à leur administration illégale le plus vite possible. K.-O. !

Mais pas tout à fait ! Car nous vivons, en effet, dans un monde pourri où la loi la plus évidente est la loi du plus fort ! L’avis de la CIJ, pour cinglant qu’il soit n’est que consultatif et pas exécutoire. De l’avis général, il faut maintenant retourner aux Nations unies et obtenir une résolution contre la Grande-Bretagne et son excision «illégale» des Chagos du territoire mauricien au moment de l’Indépendance. Or, qui pense que la Grande- Bretagne est aujourd’hui moins cynique qu’au moment où elle manoeuvrait pour ne pas respecter la résolution 1314(XIII) (droit des peuples à l’autodétermination) ou 1514(XV) (interdisant le démembrement des États au moment de leur Indépendance) ou même 2066(XX) (rappelant les devoirs de 1514)? Posons la question brutalement : qui respecte les résolutions des Nations unies, sauf les pays les plus faibles ? Pour embarrassant qu’il soit ce K.-O., parions qu’après le compte de dix, le knock-outé va se relever et utiliser tous les moyens à sa disposition pour protéger ses intérêts et ceux du grand frère américain, y compris en utilisant, s’il le faut, des pirouettes infâmes relevant d’époques révolues. La première réaction du Foreign Office n’en promet pas moins. Les Américains qui sont, en finalité, ceux qui tiennent aux Chagos ont, de leur côté, toujours été coincés entre la notion d’«un pays – un vote» et ce qu’ils voient de plus en plus comme l’exception américaine, au niveau international. En octobre 2018, par exemple, les États-Unis refusaient une décision de la CIJ intimant aux USA de s’assurer que leurs sanctions contre l’Iran ne heurtent pas l’aide humanitaire ou la sécurité de l’aviation civile. À ce refus, ils rajoutèrent leur démission de certains protocoles de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques au motif que cela les «gênait». Ce n’est pas la première fois que cela arrive. L’Iran ou Israël ou d’autres ne se plient pas aux décisions de la CIJ non plus, si elles ne leur conviennent pas. La situation s’est empirée avec les attaques répétées de Trump et d’autres (Brexiteers, Le Pen, Orban, Bolsonaro, Salvini,…) contre le multilatéralisme et l’autorité supranationale, vers lequel avait pourtant inévitablement gravité notre monde, en tentative de réponse aux guerres permanente alimentées par l’objectif du : «Putting (Germany)(France) (England)(Austria)(Russia)(USA) (Brazil)(USSR)(…) FIRST» !

Si le multilatéralisme et la globalisation ont eu des effets extrêmement positifs depuis 1945, assurant des progrès économiques tonitruants, sortant des milliards d’humains de la pauvreté extrême et assurant des encadrements utiles dont on ne reconnaîtrait la pertinence que s’ils n’existaient pas (OMC,OIT,OMS,UNDP,FAO…), il faut aussi admettre trois faits : d’abord les guerres personnellement contraignantes paraissent bien lointaines à la plupart des gens. Il y a bien le Yémen, la Syrie, des escarmouches violentes, mais les mémoires de guerre s’estompant, le désir de paix ayant mené au multilatéralisme paraît aujourd’hui bien moins pressant. Deuxièmement, les organisations multilatérales paraissent souvent lourdes, bureaucratiques, élitistes, même s’il ne faut pas négliger la colonne «crédit» qui va avec, du combat contre les épidémies à la consolidation mondiale des lois du travail, par exemple. Finalement, toute la planète n’a pas tiré parti égal de la globalisation et ceux qui, par contraste, se voient progresser plus lentement que les autres – même si c’est trop souvent de leur propre faute – ne sont pas heureux et alimentent donc tous ces courants réactionnaires contre le multilatéralisme et la globalisation.

Les parallèles sont frappants, même si imparfaitement, avec notre propre situation nationale. Le multilatéralisme est un effort de démocratie mondiale reconnaissant l’interdépendance de ses membres, ainsi que leur besoin de solutionner des problèmes planétaires en commun. Pour cela, les nations, qui ont chacune un vote, ont créé des agences, les ont peuplés de spécialistes, au départ farouchement indépendants et tous se sont soumis à la souveraineté onusienne. Du moins en théorie. Puis, les plus forts ont commencé à asseoir leurs droits supérieurs – au conseil de sécurité notamment – ou à s’affranchir des devoirs communs – COP21 pour les USA, résolution 1514 pour les Britanniques. Dans notre pays, on choisit des dirigeants par mandat populaire et ils sont supposés représenter toute la population, sur une base non discriminatoire et égalitaire, notamment à travers des institutions libres et indépendantes, régies par des règles s’appliquant à tous, équitablement. Mais les «forts», c.-à-d. ceux qui détiennent le pouvoir, même si momentanément, au lieu du jeu démocratique, souhaitent invariablement tout contrôler et préfèrent disposer librement des règles ou des institutions… en leur faveur. Ce que la Grande-Bretagne et les États-Unis ont fait avec nous pour les Chagos et que tous nos dirigeants ont correctement confronté avec l’alerte première du MMM, l’initiative UNCLOS de Navin, le coup de gueule d’Anerood à la CIJ est reproduite à plus petite échelle, par nos propres dirigeants, temporairement rendus «forts» : un surplus d’agences, trop de bureaucratie, un désir d’y nommer ses hommes à soi plutôt que des indépendants compétents, la volonté que ce système travaille pour ses intérêts propres plutôt que pour le bien commun, droits «supérieurs» accordés aux «choisis», coups fourrés pour ceux qui gênent, etc…

Il y aura sans doute des discussions avec la Grande-Bretagne. Je ne crois pas qu’un procès en dommages pour le «manque à gagner» depuis 1968, comme énoncé par Arvin Boolell, soit crédible : si ce l’était, imaginez la flopée de procès des anciennes colonies, des pays conquis, des pays découpés contre les responsables de leur «manque à gagner» passé ! C’est inimaginable ! Les forts sont devenus forts grâce à leurs rapines et à leurs divers mauvais tours, mais c’est irréversible. Par ailleurs, tant que nos dirigeants seront incapables de retenue, de justesse, d’équité, de véritable esprit démocratique, respectant la méritocratie, il faudra se faire à l’idée que les plus forts que nous vont s’imposer. Malgré l’embarras de leurs règles et de leurs lois.

C’est un peu cynique, mais si nous avons connu une belle victoire, elle pourrait n’être que pyrrhique si elle n’inclut pas le droit de retour des Chagossiens et la souveraineté de Maurice sur les 54 îles qui comprennent Diego, de manière concrète…

Dans le ring de la CIJ, ce n’était pas en jeu !

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