1er février: le temps du partage

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Un 1er février, branle-bas de cérémonies. Encore un p’tit tour et puis s’en va. Le mal demeure. On leur donnera (peut-être) le musée, mais on gardera pour nous l’accès aux portes de l’État – les jobs fussent-ils les plus simples, les permis, l’accès aux state lands, les permis de taxis et autres.

Il avait 19 ans. Luciano Azor, lauréat, ambitionne de devenir Premier ministre un jour. Seraitce un rêve d’adolescent qui se brisera un jour sur le récif du verrouillage ethnique ? Faut-il dire à Luciano dès maintenant que «tu n’as pas le droit d’un tel rêve». N’est-il pas temps que l’exclusivité ethnique, que la notion de nation arc-en-ciel soit une réalité dans les plus hautes sphères du pays autant que dans les vitrines du pays.

Après un demi-siècle de parcours de l’île Maurice indépendante, s’il est vrai que ceux qui étaient là en 1968 ont vu l’immense progrès économique et social accompli, il n’en reste pas moins que même «from the helicopter view» pour reprendre le terme cher à notre ami Rama Sithanen, l’accès aux plus hautes sphères du pays reste très verrouillé, très peu accessible, quel que soit le niveau de compétence. Il est plus que temps que l’arc-enciel de la nation ne soit plus qu’un slogan, plus qu’une réalité vécue à la base, mais qu’il soit visible jusque dans les sommets.

Quoi qu’aient dit les divers leaders politiques que n’importe quel Mauricien peut y accéder, le poste de Premier ministre est verrouillé depuis 50 ans par quelqu’un ayant le même profil ethnique d’un sous-groupe de la population. Le pire fut entendu en 1983 avec «sak zako protez so montagn», punissant les groupes ethniques perçus comme n’ayant pas voté pour le gouvernement d’alors.

Dans son rapport de 2014, l’Equal Opportunities Commission souligne que le sentiment de discrimination sur la base de l’identité ethnique est le facteur qui est le plus souvent invoqué dans les complaintes reçues par la commission. Et ce, autant dans le secteur public que dans le privé.

Dans l’état

La conviction de certains groupes que l’État et le secteur public sont leur chasse gardée et la pratique clientéliste des hommes politiques pour assurer leur élection et réélection constitue un blocage à la méritocratie et à l’opportunité de l’accès égal pour tous. Et de grâce, ne me parlez pas de la Public Service Commission (PSC). J’ai mis du temps à me défaire de ma naïveté. Quid des recrutements par pouvoirs délégués et dans les corps parapublics ? Publiez donc la liste des recrues par pouvoirs délégués sous ce gouvernement et le précédent. La preuve en sera faite publiquement.

Il y a des années de cela, quand quelques collègues et moi avions contesté qu’un ministre avait recruté 80 % des personnes d’une seule ethnie dans un hôpital, il rétorqua qu’il avait privilégié les gens de la région, question proximité. Argument très rationnel et fort arrangeant quand cette région était effectivement à une dominance ethnique. Quand plus tard nous avons fait la représentation à un autre ministre des plaintes des habitants de Résidence Kennedy qu’ils n’étaient pas recrutés à l’hôpital Candos alors qu’ils sont voisins de l’institution, celui-ci nous répondit : «Ben quoi, les gens qui habitent ailleurs ne peuvent pas avoir leur chance ?»

Pile je gagne, face tu perds ! Ce n’est pas ethnique même quand le décompte est d’une évidence aveuglante. Mais pourquoi tu comptes, t’es un communaliste ! Cet autre ministre a été plus direct et insultant quand, face aux critiques qu’il n’avait pas recruté une certaine ethnie dans un corps parapublic, il lança : «Bé ki zot koné dan lagrikiltir sa bannla. » Comme quoi même pour être Attendant au Marketing Board, il faut avoir été d’une ethnie particulière. Dans les trois cas, c’est les gens du même groupe qui ont trinqué.

Quand dans le récent recrutement d’enseignants, la PSC ne recrute pas ceux qui ont un degré (NdlR, diplôme universitaire) en French and Creole Studies, ce n’est pas une discrimination ethnique, c’est une question technique. Mon oeil. Ceux qui s’identifient à ceux qui ont été lésés ne vous croient pas. Idem pour le recrutement au Cargo Handling. Ceux qui s’identifient aux enfants de Roche-Bois ont le goût amer et la rage au ventre. L’Affirmative Action n’est pas une lubie du Père Véder, il n’est que le porte-parole, l’expression publique d’une rage au ventre.

Mais plus que tout, c’est au sommet de la sphère publique que la diversité doit être assurée, que la compétence doit primer. Pourquoi faut-il que le ministre de l’Agriculture soit toujours d’une seule et même ethnie ? Est-ce à dire que personne d’une autre ethnie n’aurait la compétence de mener à bien une bonne politique et d’assurer de façon équitable les intérêts divergents des parties prenantes à ce secteur ? Si c’est plus une question de symbole pour conforter un électorat, pourquoi alors ne pas en faire de même dans la nomination de tous les ambassadeurs en Afrique ?

Le terme «partage» est dans ce texte utilisé non pour requérir un acte de charité, mais pour affirmer qu’il est une question de justice sociale. C’est un devoir de tous ceux qui ont le pouvoir de le décider et d’en faire une réalité. L’absence de la diversité rapetisse l’ambition quand on sait que quoi qu’on fasse, il y a un plafond de verre, une hiérarchie sociale inavouée mais bien réelle. Et inversement, quand on sait que même si on n’a pas de compétence, l’accès vous est garanti de par votre identité ethnique. Nous avons à Maurice au niveau de l’État un communalisme institutionnel !

Il n’est pas question de pratiquer un système de quotas, mais d’assurer par la transparence et une véritable pratique de la méritocratie l’accès égal aux opportunités. Prenez les meilleurs quelles que soient leurs identités ethniques assumées ou perçues. On ne pourra dé-ethniciser que quand ce ne sera plus l’identité ethnique qui déterminera la place d’un citoyen ou d’une citoyenne, mais ses compétences et ses valeurs essentielles.

La pratique consociative de la démocratie mauricienne au niveau politique qui consiste à assurer que le corps élu à l’Assemble nationale et la composition du Cabinet ministériel soient représentatifs de toutes les composantes ethniques du pays a du bon. La dimension d’assurance symbolique de cette pratique est nécessaire mais ne peut en elle seule assurer une vraie pratique de diversité progressiste qui pousse à l’existence d’une Élite valorisée multi-ethnique. Nous avons encore à Maurice un «partially ranked system» ethnique non avoué.

La State Services Commission de la Nouvelle-Zélande avance qu’un service public plus diversifié et plus inclusif est plus efficient. Il est vital que le secteur public évolue pour mieux servir la société dans la compréhension de la dynamique de la diversité ethnique, culturelle, et autre qu’elle peut avoir. Ici, le pays se prive des dividendes de la diversité.

La question ethnique : tabou ou hypocrisie

Grand Dieu, il ne faut pas évoquer la question ethnique. L’étiquette est prête pour être collée – communaliste. On n’est pas raciste ou communaliste quand on s’entoure dans son  bureau que de gens de sa couleur ou de son groupe ethnique, c’est juste une question d’être à l’aise avec des gens avec qui on se sent compatible, qui nous comprennent et partagent les mêmes valeurs. Excellents euphémismes.

Il ne faut pas évoquer la question ethnique quand on est déjà en position de dominance quant à l’accès privilégié aux ressources de l’État parce que les tenants du pouvoir sont des nôtres. Le communalisme ne diminuera pas parce qu’on ne veut pas parler du fait ethnique et du rapport de force entre les groupes, mais seulement quand aucun n’essaiera de bloquer l’accès légitime des autres à des opportunités et que l’État et les institutions veilleront à cela.

Aux prochaines élections, ces éternels exclus pourraient bien être d’un poids déterminant, non par les partis proxy qui prétendent les représenter dans les alliances, mais en apportant leurs soutiens à celui qui aura accepté de leur rendre justice et de leur donner leur juste place dans l’État. Une lame de fond est déjà en train de s’enfler.

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