Homo sapiens, sapiens ?

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Dans un petit livre admirable, sorti cette année*, le journaliste Tom Phillips, étudiant en anthropologie et en histoire de la science à Cambridge, nous rappelle avec sérieux, quelques fois entrelardé de délicieuse ironie que l’homme, pourtant déclaré «sapiens» (la modestie n’a jamais été notre fort), est terriblement capable du pire. Il souligne ainsi que si notre cervelle est affûtée pour reconnaître des schémas types dans la nature et les assimiler, parfois avec un saut imaginatif pour mieux s’adapter (pensez à la roue qui fut au départ à l’horizontal pour aider le potier !), il est indéniable que la grande force de l’évolution est de favoriser des traits d’espèces qui sont efficaces immédiatement plutôt que dans un environnement différent, dans l’avenir plus long. Ainsi, la difficulté de convaincre Trump que la planète se réchauffe alors qu’un hiver est plus rude ! L’évolution, en fait, obtient des résultats non pas en planifiant pour l’avenir à long terme de l’espèce, mais plutôt en confrontant de larges masses d’organismes qui ont faim de nourriture et besoin de sexe pour se reproduire à une nature dangereuse et cynique et en constatant qui échoue le moins, dans le court terme.

Nous n’avons pas, en conséquence, ni les cervelles les plus méticuleuses, ni les plus logiques. Nous nous appuyons ainsi souvent sur des impressions, des sentiments confus, des raccourcis mentaux (de l’heuristique) qui nous mènent souvent vers de mauvaises conclusions. Nos cervelles voient des schémas partout, ce qui alimente les théories de conspiration les plus folles, favorise le statu quo et le dramatique et nourrit l’esprit tribal. Ainsi, les cervelles américaines qui s’émeuvent plus facilement contre le terrorisme que les tondeuses à gazon et qui vont jusqu’à aider à élire Trump, alors que les tondeuses tuaient bien plus que les terroristes entre 2007 et 2017…

Nos cervelles ont, en fait, deux systèmes pour estimer le danger. Le premier est rapide, instinctif. Le second lent et considéré**. Le problème survient quand les deux sont en conflit direct, car le cerveau a tendance alors à choisir en fonction de ce qui confirme ce qu’il croit déjà, quitte à mettre de côté tout ce qui pourrait démontrer le contraire. Car, en fin de compte, le cerveau est extrêmement réfractaire à l’idée d’admettre qu’il s’est trompé. Ainsi, le ministre qui n’est jamais autrement que «bien, bien satisfait» de ses conversations, le partenaire qui ne peut pas échapper à une relation où il est battu, ou la difficulté d’échapper à ce que la littérature appelle le «groupthink», surtout en «chambre d’écho» volontairement sélectionnée. La superstition et une propension à avaler (et relayer !) de fausses nouvelles et du palabre saupoudrent aussi allègrement les vies de l’homo qui se dit «sage»… Quant à la cupidité, elle découle du fait que l’attrait de l’argent facile occulte toute analyse rationnelle d’un coût-bénéfice plus pondéré, illustrant le prix qu’il faudra bien payer plus tard. Non seulement l’homme est disposé à traverser des océans ou affronter la mort pour accéder à la fortune, mais ce faisant, il peut mettre de côté principes et moralité, les valeurs à long terme ne faisant pas souvent le poids face à l’appât du gain immédiat.

Aussi, la prochaine fois que vous vous lamenterez de politiciens véreux ou imbus de leur personne au point où la démocratie n’est, pour eux, qu’un mot de convenance plutôt qu’une conviction, ou que vous vous étonnerez de la faiblesse d’un homme (ou d’un prêtre) vis-à-vis de la chair ou de celle d’un homme d’affaires vis-à-vis du profit à afficher au prochain bilan, prenez plutôt lecture de quelques pages de Phillips ou de Kahneman pour vous rappeler la vulnérabilité de nos cervelles et ainsi peut-être vous confirmer ce qu’il faut savoir et faire pour s’élever vraiment au-delà de la condition simiesque.

Et détrompez-vous : je trouve souvent les singes adorables !

* * * * *

Theresa May et Pravind Jugnauth ont, tous deux, fait machine arrière sur des législations importantes qu’ils destinaient à leur Parlement ces derniers jours. Le vote sur le Brexit et celui sur la réforme électorale ont été ainsi renvoyés à une date ultérieure, en attendant que les deux Premiers ministres tentent de manoeuvrer pour trouver des votes qui ne leur sont pas acquis a priori.

Là s’arrête le parallèle. D’abord, Theresa May n’est pas la fille de son prédécesseur. Celui-ci, John Major, n’est pas devenu ministre mentor non plus, mais a purement et simplement démissionné. Madame May est à la recherche d’un vote majoritaire simple, Monsieur Jugnauth a besoin d’un vote aux trois quarts. Le contraste le plus frappant vient sans doute du fait
qu’en Grande-Bretagne, Theresa May est jusqu’ici incapable de trouver une majorité… chez les siens ! Son leadership a été contesté et jeudi soir, une motion de confiance contre elle fut entendue et débattue. Elle a gagné ce vote des parlementaires conservateurs avec 63 % en sa faveur. Chez nous, point de démocratie interne dans les partis : Duval, Bérenger, Jugnauth, Ramgoolam sont toujours là. Même s’il faut reconnaître qu’au MMM, il y a des élections plus libres pour la direction, toute contestation n’aura mené qu’à un seul résultat : l’ostracisation, suivit de démission ou de mise à l’écart, parfois de purgatoire et de pardon éventuel.

Voyez l’ironie : au royaume de sa Majesté, les hommes de partis sont libres de contester leur direction. Dans la République démocratique de Maurice, on ne s’embarrasse pas de ces fatras : Pravind Jugnauth peut compter sur 100 % de ses troupes à tout moment, même s’il faut parfois jongler avec quelques nominations, voyages en classe première ou compensations diverses pour être sûr… On peut aussi constater qu’au Royaume-Uni, la caisse du parti est contrôlée par… le parti plutôt qu’un trust familial ou le leader lui-même, ce qui définit bien les perspectives d’influence et de contrôle. Ce qui, notonsle, ne va pas changer du tout avec la nouvelle loi sur le financement des partis politiques, chez nous…

Les Britanniques ont sans doute aucun l’exploitation cynique et éhontée de leurs colonies à leur bilan, du kohinoor aujourd’hui «propriété» de la couronne d’Angleterre aux Chagos, de l’Australie des bagnards au Gibraltar continental, mais il faut leur reconnaître une démocratie bien plus mûre que la nôtre et exemplaire dans sa volonté de reconnaître les points de vues pluriels et de les accommoder sinon les convaincre, pour avancer.

Où ici c’est le diktat du plus fort, là-bas c’est le débat, les échanges, le consensus le plus large possible. Il est vrai qu’actuellement les deux systèmes sont bloqués, à la recherche de votes qui ne sont pas là. Il reste alors la voix directe du peuple, heureusement ! Par voie d’élections générales – ce qui semble être le but unique de Jeremy Corbyn, ce qui pourrait bien lui retourner dans la figure – ou de référendum à question unique, les sondages d’opinion donnant actuellement une avance de 48 % à 42 % à ceux qui veulent rester en Europe, avec 10 % d’indécis.

Si les parlementaires ne s’entendent pas avant le 26 janvier prochain, il ne restera que la voix du peuple ! Et ce vote-là sera au moins mieux informé que celui de juin 2016 puisque les conditions du Brexit sont maintenant connues, explicites et désormais non négociables, quoique puissent souhaiter Boris Johnson ou Jacob Rees-Mogg ou encore Jeremy Corbyn.


* Humans: A brief history of how we f..ked it all up – Tom Phillips – Wildfire, 2018
** Thinking, fast and slow – Daniel Kahneman – Penguin books, 2011

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