Le grand retour de l’histoire politique

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«Jugnauth-Bérenger : Ennemis intimes»

D’abord, je voudrais remercier mon ami Jean Claude de l’Estrac de m’avoir invité à prendre la parole pour introduire son dernier ouvrage «Jugnauth-Bérenger : Ennemis intimes», lundi. Pour bien saisir l’importance de ce livre, permettez-moi en premier lieu de le replacer dans la tradition historiographique mauricienne avant d’en évoquer le contenu. Car à l’île Maurice, l’histoire a été, au même titre que les sciences agricoles, un domaine privilégié de la recherche fondamentale. Eu égard au fait que le début de l’histoire du pays ne remonte qu’à 400 ans, le nombre d’écrits recensés sur l’histoire de Maurice est considérable. 

En effet, l’écriture historique sur l’île Maurice remonte aussi loin que le XVIIe siècle. À première vue, ce volume considérable d’écrits historiques ne doit guère surprendre non seulement parce que l’île Maurice, terre d’accueil de vagues successives d’immigration, reste à ce titre obsédée par ses origines mais aussi parce que pendant longtemps l’histoire s’écrivait essentiellement à travers les documents d’archives. Or, la société mauricienne a été créée ex-nihilo par des compagnies des Indes telles la Vereenigde Oost Indische Compagnie ou la Compagnie Française des Indes Orientales ou autres administrations coloniales, disposant d’une bureaucratie relativement élaborée.

Ainsi, les sources en termes de correspondances officielles, de recensements, etc., sont facilement accessibles et répertoriées aux archives de Maurice et ailleurs à Londres, à Aix-en-Provence, à la Haye, à Cape Town. En outre, l’île Maurice est une des rares colonies qui peuvent se vanter d’une presse dynamique et prolifique remontant à 1773. La production de cette presse va s’ajouter aux nombreux récits de voyages, de mémoires ou autres papiers privés. Pourtant, pour nombre d’observateurs, cette production historique reste déficiente d’un point de vue qualificatif. 

En effet, souvent au cours des débats sur la nécessité de consolider davantage l’unité nationale, surtout dans des moments de tensions interethniques, un grand nombre de leaders d’opinions ou de dirigeants politiques soulignent l’absence de ce qu’ils considèrent comme une vraie histoire de l’île Maurice. L’absence d’un tel écrit qui ferait «justice» à la complexité de notre évolution nationale est perçue comme l’un des obstacles majeurs au développement de l’enseignement de l’histoire, à la fois dans le secteur formel et informel de l’éducation et, par extension, un obstacle à l’apprentissage des valeurs citoyennes.

Il s’agit là d’une conception classique, voire française, de la fonction sociale de l’Histoire : elle doit fournir à la nation imaginée son légendaire et son identité. L’Histoire est ainsi censée consolider l’unité de la nation, renforcer la légitimité de l’État, être le creuset de son identité nationale, aider à la construction de cette communauté imaginée, tout en restituant à des communautés particulières leurs identités. Et conçue comme un projet civique et républicain l’Histoire a donc comme devoir de rendre intelligibles au citoyen les mécanismes de la vie sociale, économique et politique.

Jean Claude de l’Estrac lors du lancement de son dernier ouvrage, lundi.

Évidemment, on pourrait légitimement se poser des questions sur cette exigence sociale sur le métier d’historien, ce dernier n’étant qu’un chercheur de vérité. Mais il est incontestable que l’historiographie traditionnelle du pays est caractérisée par des trous de mémoire profonds. On note l’absence, jusqu'à tout récemment, d’études en profondeur du système servile, du marronnage, une absence presque totale des «gender issues», une amnésie complète par rapport au métissage culturel ou biologique.
Ces «silences tonitruants» peuvent être attribués partiellement à la nature même du passé de l’île Maurice : la société mauricienne est née dans la violence – violence de l’esclavage et de la traite négrière, violence de l’exploitation capitaliste primitive sous la forme de l’engagisme, violence envers les femmes dans une société à forte prédominance mâle ; d’où les oublis, les silences, les censures. Mais ces silences peuvent aussi être attribués au fait que l’Histoire, comme tout Savoir, est une construction sociale. À Maurice, société extrêmement inégalitaire née de la traite, de l’esclavage et de l’engagisme, pendant longtemps les professions libérales et la classe des lettrés étaient exclusivement l’affaire d’une élite particulière. La production du savoir historique restait entre les mains d’une petite élite comme on peut le constater à travers un bref coup d’œil à la liste des membres des sociétés savantes à leur début.

En outre, comme le souligne Marc Ferro, «contrôler le passé a toujours aidé à maîtriser le présent». En effet, l’Histoire est un enjeu de pouvoir et elle l’est davantage dans une société plurielle où le récit du passé, réel ou imaginé, est au cœur même de la construction identitaire de l’ethnicité. Et les pressions sociales et politiques sur le métier d’historien a grandement contribué à façonner ou à déformer l’historiographie mauricienne. Comme on pouvait s’y attendre cette histoire institutionnelle fut très vite contestée par une contre histoire avec des foyers de production multiple. En général, l’écriture de cette contre histoire a été étroitement associée à la construction des identités ethniques des différents groupes de population de l’île Maurice à divers moment de l’histoire du pays, dans le cadre d’une mobilisation sociopolitique contre un ordre qu’ils percevaient comme injuste et intolérable.

Mais, heureusement, la contre histoire ne fut pas qu’ethnocentrique. Dans les années 70, dans un contexte post-colonial, avec l’émergence d’une nouvelle gauche incarnée par le Mouvement militant mauricien (MMM), on vit un véritable paradigm shift dans le discours de la contre histoire. La nouvelle gauche, marxisante et résolument tiers-mondiste, voulait enraciner la lutte «révolutionnaire» dans l’histoire du pays, dans la résistance et le combat contre l’esclavage, le racisme, l’engagisme et les autres formes d’exploitation par la bourgeoise locale, alliée de ce qu’elle percevait comme un état néocolonial. 

Cette nouvelle gauche va faire un véritable plaidoyer pour une nouvelle lecture de l’histoire du pays, pour une histoire «d’en bas» et pour un dépassement de l’histoire événementielle en faveur de l’analyse de l’évolution des structures économiques et sociales du pays. Et cette contre histoire fut aussi porté par certains universitaires influencés par le courant dominant de l’histoire savante de l’époque, notamment l’école des annales, pour qui c’était l’étude des structures économique et sociales qui primait.
Ainsi, cette génération d’historiens, il faut l’avouer, a relégué au deuxième plan l’histoire politique. Suivant l’école des annales pendant très longtemps, l’histoire politique a été perçue comme étant superficielle, narrative, une succession discontinue d’événements réunis en une chaîne artificielle  un récit de faits mis à la queue leu leu s’articulant autour des grands hommes. Elle masquait les mouvements importants de l'histoire : économiques, démographiques, sociaux, culturels. Le politique étant perçu comme l’écume de l’histoire réelle, l'histoire politique apparaissait donc comme un contre-modèle (ce qu'il ne faut pas faire). 

Et à Maurice, l'histoire politique a longtemps été le parent pauvre de la nouvelle historiographie, et les quelques écrits méprisés comme des récits partisans colportant de nombreuses contre-vérités et falsifications et les quelques biographies produites perçues comme étant des hagiographies de dirigeants politiques écrites par des roder bout. Mais depuis les deux dernières décennies, on a vu le grand retour de l’histoire politique comme domaine prioritaire de l’histoire savante. Les raisons en sont multiples. 
D’abord, dans les années 80, il y a une prise de conscience générale que certains hommes peuvent avoir un rôle décisif à un moment clé de l'histoire des sociétés à l’instar de Michael Gorbatchev, de Ronald Reagan, du Pape Jean-Paul II, et que les structures des sociétés ne sont donc pas toujours déterminantes. Mais ce  retour de l'histoire politique est aussi lié en grande partie à la prise de conscience par les historiens, et les spécialistes des sciences sociales de l’omniprésence du politique dans les sociétés modernes. Les défis des nouveaux médias (radio et surtout télévision) qui amplifiaient l'agression du politique dans la vie des sociétés poussaient également les historiens à maîtriser ce nouveau fait historique.

En outre, à Maurice, une analyse en profondeur des éléments de langage du personnel politique nous révèle à quel point le discours politique est non seulement hautement ethnicisé mais aussi très historicisé ; sans doute parce que les dynasties familiales sont au cœur de l’offre politique dans le pays. Il est donc le devoir de l’historien-citoyen de démasquer les contre-vérités de ces discours partisans. Il est aussi vrai qu’au-delà des préoccupations identitaires liées à l’esclavage ou à l’engagisme, il y a évidemment nécessité de comprendre l’évolution de la vie politique dans l’île Maurice post-coloniale, à la fois les succès et les dysfonctionnements et les paradoxes de nos institutions et de notre culture et de nos pratiques politiques. 

Car Maurice a été l’un des rares «developmental social democratic state» de l’hémisphère Sud et l’une des rares ex-colonies à avoir maintenu et consolidé les institutions démocratiques issues de la décolonisation. À tel point qu’aujourd’hui, selon certains indices très fiables de la démocratie, elle devance même des grandes démocraties telle la France, l’Italie ou l’Espagne. Il y a là évidemment un vaste chantier de recherche à ouvrir autour de l’étude de l’évolution des institutions, de la culture et des pratiques politiques à l’île Maurice. C’est pour cela d’ailleurs qu’à l’initiative du Professeur Yvan Combeau, nous avons créé au sein du Centre de recherche sur les sociétés de l’océan Indien de l’université de La Réunion une Association d’Histoire Politique de l’océan Indien pour encourager la recherche sur l’évolution politique dans la zone indiaocéanique. Et tout récemment, nous étions sur le jury pour la soutenance d’une thèse de doctorat sur la vie politique de l’île Maurice de 1968 à 2014 présentée par une jeune chercheure mauricienne.

Mais le retour de l’histoire politique renouvelée, pluridisciplinaire, au sein de l’histoire savante signifiait non seulement le grand retour de la biographie, du récit narratif et de l’événement mais surtout va poser avec plus d’acuité le problème de l’histoire du Temps présent, voire de l’histoire immédiate. Car faire de l’Histoire du Temps présent, notamment sa partie terminale, l’Histoire immédiate, a toujours été une tâche délicate. D’abord se pose le problème de sources : d’un côté il y a surabondance de matériaux divers  (journaux, sources orales, témoins et témoignages, sources audio-visuelles, etc.) qu’il faudrait maîtriser pour séparer le bon grain de l’ivraie et de l’autre l’inaccessibilité des sources archivistiques officielles, souvent perçues comme étant les plus fiables pour  la reconstitution du passé. Ensuite, il y l’absence de recul et de sérénité que confère l’éloignement dans  le temps par rapport à un objet d’étude, souvent incrusté de passions encore vives. Et finalement, l’historien doit intervenir sur des phénomènes non-clos, sur des processus non terminés dont il ne connaît ni l’aboutissement ni la fin. Comme l’écrit E. J Hobsbawn, «on gagne toujours si on parie sur des courses de chevaux qui sont déjà terminées».

Pourtant, aujourd’hui, dans le domaine de la recherche historique, la légitimité de l’histoire du temps présent est pleinement reconnue. Des instituts dédiés et des revues et collections spécialisés y font foi. Le temps est terminé où ses productions étaient assimilées à la littérature journalistique. En fait, l’histoire du temps présent contribue grandement au renouvellement du champ historiographique. Le nouvel atelier de travail a non seulement permis de revoir la notion d’historicité mais aussi d’élaborer des pratiques et méthodologies particulières, notamment dans le traitement de sources orales et l’approche multidisciplinaire à travers une  coopération très étroite avec les autres sciences de l’homme (sociologie, anthropologie, droit, sciences politiques). Et comme le fait remarquer ses praticiens, l’histoire du temps présent s’inscrit dans une longue tradition d’écriture de l’histoire par les contemporains des événements remontant à la naissance même de l'histoire comme discipline, de Hérodote à Thucydide…

L’ouvrage de Jean Claude de l’Estrac «Jugnauth-Bérenger Ennemis Intimes», comme son prédécesseur, Passions Politiques, Maurice 1968-1982 (ELP, 2009), est un essai magistral d’écriture de l’histoire du temps présent. Certes, l’auteur a été à la fois témoin et acteur des événements qu’il décrit. Une des valeurs sûres du MMM, il fut nommé ministre des Affaires étrangères, du Tourisme et de l’Émigration en 1982, mais démissionna suite à la cassure du gouvernement MMM-PSM en 1983. Un des artisans de la réunification de la famille militante, il fut à nouveau chef de la diplomatie mauricienne en 1990 dans le gouvernement MSM-MMM dirigé par sir Aneerood Jugnauth. Il fut ensuite ministre du Développement économique de 1991 à 1992, puis ministre de l’Industrie et de la Technologie industrielle (1992-1994). Un des ministres les plus performants du gouvernement, il présida divers comités d’élite parlementaire notamment sur la libéralisation des ondes et sur les écoles confessionnelles avant de démissionner de son poste en 1995. Il se retira de la politique active après sa défaite à l’élection partielle de Stanley–Rose-Hill de la même année.

Ainsi, Jean Claude de l’Estrac a grandement aidé à façonner les événements qu’il décrit. Et l’ouvrage à première vue peut être perçu comme un récit autobiographique où l’auteur donne sa version des faits tout en justifiant ses postures et gestes du passé. Mais le propre de cet ouvrage, c’est que bien qu’étant témoin et acteur, l’auteur tente de mettre en perspective les événements, se créant ainsi une épaisseur historique et une mise à distance dont l’historien a le devoir de se construire intellectuellement. Bien que l’auteur dans sa narration tente d’expliquer le déroulement des événements auxquels il a pleinement participé, il essaie de comprendre les motivations des uns et des autres, y compris de ses adversaires du moment, sans tomber dans la facilité d’un jugement péremptoire : le but de l’ouvrage est de restituer la trame des événements dans un langage simple et accessible à tous et non de faire le procès des divers protagonistes. 

Pourtant, le sujet qu’il aborde est non seulement complexe et controversé mais très riche en charge émotionnelle. La vie politique à l’île Maurice de 1983 à 1995 se résume à une âpre lutte de pouvoir dans entre le MMM et une de ses dissidences, le MSM, incarnée par sir Aneerood Jugnauth. Ce dernier va utiliser tous les leviers disponibles pour se maintenir au pouvoir face à un Bérenger, fin stratège, guettant la moindre opportunité pour provoquer des élections générales et renverser le gouvernement-les autres partis et personnalités politiques se positionnant comme des forces d’appoint dans cette lutte sans merci où tous les coups sont permis. Et cela dans une île divisée, morcelée, où l’ethnic politics semble avoir repris le dessus. L’auteur lui-même, alors au MMM, faillit en faire les frais d’un sale coup fourré comme il le relate dans son récit. On assiste ainsi à des revirements politiques spectaculaires, à des renversements d’alliance et à des brusques changements de postures. Cassures, réunifications, mésalliances, avec en prime des dissidences sont à l’ordre du jour et suscitent une instabilité chronique qui finit par dérouter l’observateur. 

La narration qu’en fait Jean Claude de l’Estrac de ces événements, en tant qu’acteur et témoin privilégié, est très loin d’un exercice d’autoglorification ou de parti-pris. Avec sérénité et détachement, il construit un récit simple, limpide où l’on ressent surtout la nécessité de comprendre le fil des événements. S’appuyant sur des sources principalement journalistiques mais aussi sur son témoignage personnel, il restitue magistralement cette période charnière de l’histoire de la démocratie mauricienne et brosse un tableau des événements et des divers protagonistes, souvent sans complaisance mais jamais irrespectueux, même envers ses adversaires de l’époque. En tant qu’historien, témoin et acteur des faits et des événements qu’il relate, Jean Claude de l’Estrac nous livre ainsi sa part de vérité. Mais la vérité est multiple. De par la nature de son métier, l’historien trie et simplifie. Or, toute sélection peut être remise en question ; un autre agencement des faits peut amener à une interprétation alternative. 

Comme le souligne Antoine Prost, « l’histoire dit vrai mais cette vérité n’est pas absolue». Cette période controversée, riche en événements, a suscité des interprétations diverses et la mémoire des témoins est encore très vive ; elle hante toujours le champ politique à l’île Maurice. Il ne sera guère étonnant que certaines parties de l’ouvrage fassent l’objet de débats et de remises en question. Mais c’est ainsi que s’enrichit l’historiographie d’une période donnée. Les controverses suscitent d’autres travaux et publications qui ne font qu’enrichir les connaissances autour du sujet. 

L’ouvrage de Jean Claude de l’Estrac a ainsi le mérite d’ouvrir un chantier passionnant. Essai magistral d’écriture de l’histoire du présent d’une île plurielle, l’ouvrage mérite amplement sa place à la fois dans les rayons des bibliothèques universitaires et du public en général.   

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