Histoire: le général Coutanceau à Verdun pendant la Première Guerre mondiale

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Il s’agit surtout d’un conflit entre le général Coutanceau, gouverneur de Verdun, et le général Joffre, commandant en chef. Un conflit peu banal et qui va mener à la perte de dizaines de milliers de soldats français. Fils de Alexis Coutanceau, ancien capitaine français au long court et de Jeanne Rolando, Michel Henri Marie Coutanceau est né à Port-Louis le 15 juillet 1855 et quitta Maurice pour la France en mars 1868. Il compléta ses classes au collège Sainte-Barbe à Paris, puis entra à l’École polytechnique en 1873.

Étant sorti parmi les 40 premiers, il put choisir de faire carrière dans le génie militaire et entra dans l’armée comme sous-lieutenant ; il sera capitaine en 1879. Jusqu’à la guerre, il va progresser de grade en grade, remplissant diverses tâches et commandements au cours des- quels il se fera remarquer notamment par son aptitude à enseigner l’Histoire. Colonel en 1904, commandant du 3e régiment du Génie à Arras en 1905, et chef d’état-major du 7e corps d’armée en 1907. Général de brigade en 1909, de division, en 1912, il est nommé le 14 mai de cette année gouverneur commandant de la citadelle de Verdun et des forts des Hauts-de-Meuse.

La tombe du général Coutanceau. Le gouverneur de Verdun est décédé à Bordeaux en 1943.

Au début de la Grande Guerre, le vice-consul de France à Maurice rappelle, à la foule accourue devant le consulat, «qu’un Mauricien, le général Coutanceau, commande la place fortifiée de Verdun». De fait, Coutanceau déploya dans l’organisation la défense de cette importante place-frontière, une science et une autorité peu communes. Au cours de la première bataille de la Marne, la garnison du camp retranché de Verdun se trouvait à l’extrême droite du front français, dans la où se battait la 3e armée, général Sarrail. Un moment assiégée et violemment bombardée, la forteresse tint ferme.

«…Il apprécia que le salut de la 3e armée et peut-être la victoire ne sauraient se payer trop cher.»

Au cours de la nuit du 9 septembre, Sarrail sentant sa position devenue périlleuse donna à Coutanceau l’ordre formel de faire intervenir ses troupes hors de la place, en les portant au secours des points où faiblissait la 3e armée. «Réveillé à l’improviste, en trois minutes, Coutanceau apprécia que le salut de la 3e armée et peut-être la victoire ne sauraient se payer trop cher.» Il prit, en pyjama, une décision qui engageait ses troupes et sa responsabilité de gouverneur. Dans le même temps, Joffre lui ordonnait par radio «d’attaquer avec toutes ses forces les convois ennemis qui franchissaient la Meuse au nord de Verdun» (Joffre, Mémoires, tome I, p. 419). Ceci se passe au cœur de la bataille qui dura du 4 au 11 septembre, et au cours de laquelle Joffre jouant à quitte ou double, employa tous ses moyens contre l’ennemi. Une chose est certaine: ayant tenu ferme au début contre une velléité de siège accompagné d’un violent bombardement, Coutanceau répondant à l’appel simultané de Sarrail et de Joffre, fit sortir de la forteresse 16 bataillons de ses meilleures troupes», et renforça la partie droite de l’armée française qui demeura sans reculer à l’extrémité qu’elle occupait.

Joffre en tire une double conclusion : la troisième armée (Sarrail) à droite aurait pu s’avancer contre l’ennemi comme l’avaient fait toutes les autres unités, y compris l’armée anglaise (French). Cependant, la route d’une attaque éventuelle contre Paris était restée immuablement fermée. De même, Coutanceau avait contribué à la défense et au dégagement du fort de Troyon, position-clé des Hauts-de-Meuse, dont la perte aurait entraîné d’incalculables désastres. Après la victoire, le général s’occupa de consolider le saillant de Verdun et d’organiser un corps de défense mobile.

Voulant consolider son artillerie, il obtint du général Gallieni, alors ministre de la Guerre, la somme de 500 000 francs pour faire l’acquisition d’une section de canons de 155 mm sur affûts qu’il avait découverte au Creusot, destiné au Pérou : ceci renforcerait son action d’obusiers de 200 mm qui pourraient tirer ainsi plus avantageusement sur les mortiers de 420 mm allemands très destructeurs. Lorsqu’il l’apprit, Joffre, furieux, signifia à Coutanceau une punition de 30 jours d’arrêts de rigueur (non suivie d’effet) pour avoir «sans autorisation de votre propre autorité», effectué cette acquisition. Dans le même temps, Verdun, déclassé en tant que forteresse, passa sous le commandement direct de Joffre qui commença à la dégarnir de ses hommes et de ses armes – (enlèvement de canons qui dura jusqu’à un mois avant l’assaut allemand – février 1916).

Coutanceau ne partageait pas l’idée de ce changement qu’il considérait comme au moins téméraire, résultat de la nouvelle opinion fondée sur la disparition totale de la valeur des fortifications permanentes. Et quand, durant la visite d’une délégation du Parlement, il osa exprimer son opinion contredisant celle du chef de son groupe d’Armées, le général Dubail, Joffre lui retira ses fonctions (août 1915). Averti, Gallieni écrivit à Joffre (en décembre) disant sa préoccupation à propos des failles dans la préparation des défenses de Verdun, mais Joffre offrit sa démission !

Gallieni devait écrire : «Tout le temps qu’on est en guerre, c’est la bataille! C’est en pleine bataille qu’on a changé le commandement à Verdun.» Le critique anglais Liddell Hart devait exprimer son opinion au sujet du risque couru après le départ de Coutanceau : «La situation de Verdun se trouvait rendue désespérée par l’incurie ou l’incompétence du Grand Quartier général qui refusait d’accepter l’évidence d’une menace allemande.» Le service du renseignement prétendait calmer les appréhensions exprimées en se basant sur deux points : pas d’indication d’une attaque ; les Allemands ne savaient pas que Verdun avait été désarmé.

Ce second point se vérifia au moment de l’attaque et la stupéfaction de l’officier allemand désigné pour attaquer le fort de Douaumont est décrite par le maréchal Pétain dans son récit de La bataille de Verdun, où il remplaça Coutanceau (que Joffre refusa de remettre à sa place : le lieutenant-colonel Chenet l’a écrit : «Lorsque l’attaque allemande se produisit, le Grand Quartier général songea bien, un peu tard, à réparer cette erreur, et envoya le général Coutanceau en mission à Verdun, mais il se heurta paraît-il, à un refus catégorique en haut lieu.» (J. Dumora : Mémoire Mauricienne p. 100). Nous perdions ainsi, écrit Pétain, le meilleur et le plus moderne de nos ouvrages… Les Brandebourgeois du IIIe corps prussien (général Lochow) progressaient par les ravins boisés encadrant à l’est et à l’ouest le fort de Douaumont… Une des compagnies brandebourgeoises s’arrêtait devant l’ouvrage, hésitant à l’attaquer : son chef, le lieu- tenant Brandis tenait son regard fixé sur cette masse… cet officier, au lieu de ressentir l’effroi qu’aurait dû provoquer en lui l’aspect d’un aussi puissant réduit, éprouvait une sorte d’hallucination… il s’élançait vers l’objectif. La compagnie réussissait, stupéfaite, à progresser sans peine ; elle cisaillait et traversait les réseaux, se glissait dans les fossés, escaladait les pentes… redescendait dans la cour intérieure, y trouvait les casemates ouvertes, s’y engouffrait et s’y mêlait à une corvée de territoriaux français qui – par une véritable ironie du sort – procédait au désarmement de l’artillerie des parapets! Faisant un inventaire sommaire de l’ouvrage, le lieutenant Brandis n’y pouvait dénombrer… qu’un gardien de batterie et une dizaine d’artilleurs.

Joffre envoya à Pétain le 28 avril 1916 un ordre qui demandait aux soldats d’effacer, au prix de leur vie, les bêtises du Grand Quartier général, provoquées par celles de Joffre lui-même : «La mission du général Pétain est d’assurer sur tout le front du groupe des armées du centre l’inviolabilité des positions et, en ce qui concerne le front de Verdun, de prendre possession du fort de Douaumont.»

Le fort fut repris, mais au prix de dizaines de milliers de morts, tant français qu’allemands. Coutanceau resta en disponibilité pendant quelque temps; le temps qu’il fallait pour écarter Joffre ? Ou n’est-ce qu’une simple coïncidence ? Il est nommé commandant supérieur de la défense des places du Groupe de Dunkerque et gouverneur de Dunkerque du 20 mars 1916 au 27 juin 1917. En janvier 1918, il prend le commandement du 11e corps d’armée stationné à Nantes.

Le 11 juin 1919, il témoigne devant la commission d’enquête instituée par la Chambre des députés pour savoir, notamment, si les régions des Hauts-de-Meuse n’ont pas été correctement protégées avant et lors de l’entrée en guerre. Son témoignage reste très prudent, car au sortir de la fournaise, il ne veut juger personne, mais il laisse entendre le refus de ses opinions par ses chefs. Le président de la commission dit le plus grand bien de son témoignage et conclut : «Chacun de nous, général, sait que vous êtes la loyauté même. Nous avons été très heureux de vous entendre.»

Après une paisible fin de carrière – au cours de laquelle il reprit ses habitudes d’historien et fit des conférences –, Coutanceau mourut à Bordeaux en 1943.

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