Les Premiers Mauriciens

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Un peuple autochtone existait avant l’arrivée des Français en 1721-22

Ces «Premiers Mauriciens» avaient émergé en 82 ans, soit sur plus d’une génération

Un jour dans les années 70, de jeunes militants politiques m’avaient dit qu’une équipe de cinéastes scandinaves voulaient faire un film sur des autochtones qui vivaient à Maurice avant l’arrivée des premiers habitants français en 1721-22. On en reparla, paraît-il, jamais. Mais, depuis la recherche historique a pris le relais, comme on le verra dans cet article.

Quand les Français débarquent à Maurice en 1722, ils sont opposés par une violente résistance par un peuple vivant dans les forêts selon les historiens et les témoins oculaires de l’époque, dont les missionnaires catholiques français de la Compagnie de Jésus, en particulier le père Ducros qui, en 1725, a décrit en détail les confrontations fréquentes dont l’objectif qui, écrit-il, est de repousser les Français à la mer. 

Leurs lettres furent publiées, dès le 18e siècle, dans un gros volume de 578 pages de lettres des missionnaires sous le titre : «Choix des lettres édifiantes, écrites des missions étrangères» - Ducros pages 461-473 ; Brown : pages 450-460 ; Barbier : pages 426-449 nous intéressent particulièrement. 

Le père Brown décrit, pour sa part, le mélange des races venues à la Réunion (alors île Mascarin) de divers continents :

«Vous me demanderez… quelle est la couleur des habitans de l’île ; elle varie selon les familles ; les familles mêmes sont souvent composées de blancs, de noirs et de métis ; cela vient des différentes alliances qu’elles ont faites : les François qui, pour échapper à la fureur des Indiens de Madagascar, s’étoient sauvés avec leurs femmes dans l’île de Mascarin, avoient des enfants d’un teint basané ; le vaisseau pirate qui vint y échouer étoient chargé d’esclaves noirs de l’un et de l’autre sexe. La nécessité de peupler l’île fit contracter des mariages entre tous ces inconnus, qui s’allièrent indistinctement les uns avec les autres, et il en est résulté un mélange bizarre de couleurs qui surprend tous les étrangers. Cependant la couleur brune est la plus dominante ; et s’il m’étoit permis de hasarder une conjecture, je serois porté à croire que cela vient du grand nombre de matelots européens qui se sont établis dans l’île.» 

Le père Barbier, écrivait le 15 janvier 1723, considérant les Malgaches comme des «Indiens» :

«Les lndiens de Madagascar ayant massacré en un seul jour presque tous les Français qui s'étoient établis au Fort Dauphin, ceux de ces derniers qui eurent le bonheur d’échapper, se sauvèrent dans des pirogues avec les femmes du pays qu'ils avoient épousées. Poussés par un vent favorable, ils arrivèrent sains et saufs à la vue de Mascarin, où ils abordèrent. Comme ils trouvèrent ce pays arrosé de rivières et fécond en gibier, ils résolurent de s'y établir. » 

«(…) Tandis que ce petit peuple vivait ainsi inconnu du reste des hommes, un vaisseau pirate fut jeté par la tempête sur les côtes de l'île ; s'étant brisé contre les écueils, l’équipage fut contraint de s'y établir aussi. Comme le vaisseau était chargé d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, que ces écumeurs de mer avoient enlevés sur les côtes du Malabar et dans le golfe de l'Inde, insensiblement le pays se peupla ' de manière que la côte orientale de l'île était, pour ainsi dire déjà toute habitée' lorsque la Compagnie des Indes y envoya quelques familles françaises pour s'y fixer. On y compte aujourd'hui   quinze ou seize cents personnes libres, et plus de onze cents esclaves.»

«Les habitans de Mascarin sont doux, paisibles et  laborieux ; leurs principales richesses consistent en esclaves, en plantations, en troupeaux de bœufs et de moutons, etc. Cette île produit deux fois l'année le riz et le blé, mais le blé ne peut s'y conserver au-delà d'un an ; il se corromprait même dans le cours de l'année si l'on séparait le grain de l’épi ; c'est pourquoi les habitans sèment beaucoup moins de blé que de riz. D’ailleurs, la difficulté qu'ils ont de moudre leur blé, ce qui ne se fait qu'à force des bras et cela les a dégoûté de ce travail. Ils pourroient, à la vérité, ' construire des moulins à vent mais l'entretien en serait extrêmement dispendieux, et ils aiment mieux le riz que le pain.» 
  
«L'air de l’île parait fort sain, et les hommes y vivent très longtemps.» 
  
«Le café fut découvert dans cette île, il y a environ vingt-deux ans. Cette plante étoit sauvage à la vérité ; mais pas moins beau que celui qui vient du Levant.»

  
A Maurice également vit un peuple inconnu du reste du monde, selon la lettre du père Ducros (1725) à M. l’abbé. Raguet, directeur ecclésiastique de la Compagnie de Jésus. 

Toutefois c’est un peuple multi-ethnique originaire d’Afrique, de Madagascar et d’Europe, ayant vécu en isolation pendant déjà 82 ans (depuis 1640), soit plusieurs générations, et descendant de rebelles contre l’esclavage et l’autorité coloniale hollandaise, y compris des soldats, des marins et des colons recherchés pour être jugés voire torturés selon les lois cruelles de l’ancienne colonie hollandaise. Les nombreux volumes des «Precis of the Archives of the Cape of Good Hope» sur l’époque coloniale hollandaise par H C V Leibbrandt en témoignent.

Ducros écrit 82 ans après l’introduction des premiers esclaves malgaches en 1640 en sus des esclaves indiens (venant du Bengale ou du sud de l’Inde) et indonésiens déjà introduits dans l’île :

«Les nègres marrons… sont des esclaves achetés de Madagascar, qui, après avoir déserté, les uns après les autres, se sont assemblés dans les montagnes, et font de là de très cruelles excursions sur les terres de leurs anciens maîtres. Leur premier dessein fut de repasser dans leur patrie, et l’on auroit mieux fait de favoriser leur évasion que de leur en ôter les moyens, en brisant un canot qu’ils avoient construit dans cette vue : ils ne s’en iront pas maintenant quand on le voudra ; ils se sont rendus redoutables à nos gens par leurs ruses, leur hardiesse et leur cruauté ; et, dès leurs premières irruptions, ils ont conquis sur eux non seulement des armes, mais aussi des négresses pour perpétuer leur race. Ils obéissent à un chef ; le premier qu’ils ont eu fut tué dans un combat. Blessé à mort à la tête de sa troupe, il prit une partie du cuir qui le ceignoit en guise de ceinturon, et, ayant bouché sa plaie, il s’écarta et alla expirer entre deux rochers. Dix François périrent en cette rencontre ; il mourut seul de son côté. On lui trouva la tête rasée, et des pendans d’oreille, marque de royauté chez ces peuples.»
  
«(…) La compagnie des Indes doit prendre des mesures sérieuses pour ramener incessamment ces rebelles.»
  
Ce sont alors les indigènes de Maurice du fait que les premières générations n’existaient plus, permettant l’émergence d’un peuple autochtone. Je les appelle les «Premiers Mauriciens» dans mes nombreux volumes d’histoire de 2012 à 2018 (une édition en trois volumes est imprimée en Inde et paraîtra vers fin décembre).
  
Rappelons ici que la femme du 2e gouverneur hollandais, Adriaan van der Stel, était une Indienne de Goa : «Maria Lievens, daughter of a freed Indian slave woman known as Monica of the Coast of Goa, or Monica da Costa» comme le rappelle Wikipedia. Elle était la première dame de Maurice.
  
Quatre ans seulement avant l’arrivée de Ducros, les Français avaient introduit leurs premiers colons en deux étapes, comme suit :
  

  • Le 24 décembre 1721, Le Toullec du Rongoult arrive de la Réunion avec 16 colons, explore tout le pays, estime qu’il n’est pas habité, mais trouve un Allemand, Wilhem Leichnig et le ramène à la Réunion où ce dernier se marie à une habitante, Pélagie Lebon, fondant une famille avec une longue descendance jusqu’aujourd’hui. Le site Geneanet précise :

«Married 30 January 1732, St Paul, REU, La Réunion, to Wilhelm LEICHNIG, born about 1697 - Allemagne - Cologne, DEU, Germany, Deceased 21 July 1771 - St Pierre, REU, La Réunion age at death: possibly 74 years old.» 

«On Sunday 5, April 1722, at 6 p.m., the first batch of settlers from France led by de Nyon arrived in the Northwest Harbour on the Diane, to be joined by the Athalante on the next day at noon. Both ships had left together the port of Lorient in Brittany, France, on June 29 of the preceding year.» (Selvon, A new Comprehensive History of Mauritius)

Les Français ne découvrirent les «Premiers Mauriciens» qu’après leur arrivée et le choc entre les deux populations fut frontal et d’une violence inouïe. Pour les historiens modernes (Peerthum père et fils, Satteeanund et Satyendra, Vijaya Teelock, etc., qui ont beaucoup révélé sur les luttes héroïques et le courage des esclaves), ce fut une guérilla de libération.

J’ai choisi le terme «Premiers Mauriciens» tout comme le Canada reconnaît dans sa Constitution les Indiens et leurs métis comme les «Premières Nations».

À l’étranger, il y a des millions de descendants d’esclaves marrons, mais à Maurice et à la Réunion ils se sont fondus dans les populations des deux îles. Ils sont parmi nous !

Au Brésil, c’est une communauté très large officiellement reconnue dans la Constitution depuis 2010. Cela fut rapporté dans la presse internationale dont The Guardian, le mercredi 25 août 2010. Aujourd’hui, selon le New York Times, les anciens marrons se battent farouchement pour empêcher le vol de leurs terres par les descendants des anciens maîtres d’esclaves (New York Times, 15 août 1993, Brazil Seeks to Return Ancestral Lands to Descendants of Runaway Slaves - article par James Brooke).

«T’Eylandt Mauritius», cité dans mes ouvrages, raconte la cruauté des Hollandais à Maurice comme dans le passage suivant sur ce qui arriva le 23 juillet 1706 qui révèle l’origine des esclaves et les noms chrétiens qui leur avait été donnés:

  • “- Piet of Bali (Indonesia), Louis from Bengal (India), and Jan the Kaffir from Goa (India), had all their bones broken during a terribly long torture and execution session on the infamous wheel of those days,
  • Jak of Madagascar, Ventura of Mozambique, Abas of Padang (Sumatra, Indonesia), and Domingo of Patti, were hanged. 
  • Simon of Ceylon (Sri Lanka), Antoni of Ondewarde, Celeber of Celebes (Indonesia) and Paul from Timor (Indonesia), were each attached to a post, naked, and very severely flogged, then marked with a red-hot iron and condemned to forced labour for the rest of their lives.
  • Posjen of Madagascar, who supposedly killed a slave, was attached to a cross and his flesh, where it was thickest, torn away with red-hot tongs. His arms and legs were then broken with a hammer and it was only at sunset that he was finally killed, and his body left to rot “as food for the birds.
  • Jacob of Madagascar and Antoni of Batavia (Indonesia) were hanged and their corpses left to rot as food for the birds.»

«Only Piet of Bali managed to escape, while all the other 14 sentences were carried out in public, in front of the colonists and their assembled slaves. The Dutch felt more secure because they thought that fear was prevailing among all the slaves.» (S. Selvon, A Comprehensive History of Mauritius, Vol. 1, 2018, quoting the Dutch archives at the Cape)
  
Le point de vue de l’historien anglais Charles Pridham est très intéressant (Pridham, Charles, A Historical, Political and Statistical Account of Mauritius and its Dependencies, T and W Boone. London 1849 : 

Il pense que les Phéniciens et les Égyptiens, ayant navigué autour du continent africain dans l’Antiquité, ont dû perdre des bateaux dans les parages des Mascareignes et certains marins et voyageurs ont dû être jetés sur les côtes mauriciennes. Il parle d’une guerre farouche menée par les esclaves marrons : «Dutch leftover population joined by rebel slaves in French Mauritius after 1721-22.»

Barnwell and Toussaint. A Short History of Mauritius, pp.52-53 :

«Just as the Dutch slaves had run away from their planters, so did the slaves brought in by the French from 1722 until 1736, runaways were so many that the farmers felt insecure. The runaways formed themselves into tribes and chose chiefs.»

Et à la page 20 : «Runaway slaves, as well as sailors who had left their ships were fond of Rivière-des-Galets and of Baie-du-Cap.»

L’ancien commandant de Maurice Van Laar est lui aussi un témoin de l’existence des «marrons». Il fut commandant d’octobre 1767 à octobre 1668. Selon Perry J Moree (A Concise History of Dutch Mauritius, 1598-1710 : “A Fruitful and Healthy Land”. Studies from the International Institute for Asian Studies), Van Laar se rendait, après son mandat, au Cap de Bonne Espérance, en Afrique du Sud. Selon les archives du Cap, il a fait un rapport aux autorités coloniales hollandaises au Cap où il parle des esclaves marrons. On croit qu’il les aurait aperçus à la longue vue sur une montagne surplombant la mer à la longue vue du pont du navire Poelsnip qui l’emmenait au Cap autour du 2 octobre 1668. 

À Maurice, il avait un jour localisé un endroit qu’il situe dans le Nord-Ouest où il estime qu’il y avait une communauté de «marrons» y ayant trouvé refuge. Mais l’historien A. Toussaint a découvert qu’il s’était trompé d’endroit de par sa description et que c’était plutôt la région du Morne au sud-ouest. Les cartes hollandaises étaient alors assez approximatives.

Extrait du rapport de Jan Van Laar, ex-gouverneur, aux autorités du Cap, qu’il a écrit en octobre 1668 :

«From the English bay as far as Pieter Both - a very high and steep mountain near the sea shore, and so-called of old, the distance is about 17 miles. Here also, as one marches along, large numbers of cattle are met with, consisting of bucks, goats, tortoises, pigs, harts, and extremely beautiful cows, some of which might be shot down or caught with dogs, but without a large boat they could not be brought to the Lodge. In this neighbourhood the fugitive blacks are in biding.» Le témoignage de Hubert Hugo, gouverneur hollandais de Maurice entre 1672 et 1677, indique que les «marrons étaient bien organisés, ne vivaient pas avec leurs animaux dans leurs maisons (comme les Européens, dont les Bretons pendant très longtemps) :

«Hugo organised expeditions to try to catch the five former fugitive slaves who the Dutch believed were still living in the woods. One of them, a young man aged about 25 years, was caught after having lived for about ten years in the forest. He said that two of his companions had died and one had disappeared never to be seen again, while another one was still living. He guided Hugo’s men to the well-tended huts they had built in the forest, one for themselves, four others for their cows. There was a rather well-cultivated garden and a tobacco plantation, while nearby there were the tombs where their dead companions had been buried. The man’s surviving companion was captured, but after some time he escaped again. The young man said that he had a violent character and had killed a man who had been shipwrecked on the island (probably from the Arnheim, when Mauritius was unoccupied). He told them that he and his companions had seen a strange couple, a man and a woman, in the forests of Mauritius, and said they were so were so agile that they could never be caught. He described the woman as young and beautiful.» (Selvon, A comprehensive History, citant les archives hollandaises).

Les Hollandais baptisèrent l’ancien marron, lui donnèrent une épouse et l’appelèrent Simon.

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